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Bernard Dadie et son oeuvre: entretien 1 avec Bernard Dadie

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Par   •  12 Janvier 2020  •  Discours  •  9 076 Mots (37 Pages)  •  37 Vues

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Bernard Dadié et son oeuvre: entretien l avec Bernard Dadié

Ben Jukpor

Brandon University (Brandon, Manitoba)

Ben Jukpor: Vous avez dit, lors du Premier Congrés des Ecrivains et Artistes noirs que "Contes et légendes sont pour nous des musées, des monuments, des plaques de rues, en somme nos seuls livres. Et c'est pourquoi ils occupent une grande place dans notre vie quotidienne." Si cela est vrai pour l'Afrique traditionnelle et pour l'Afrique rurale, reste-t-il encore vrai pour l'Afrique actuelle — avec ses radios, télévisions, cinémas ...?

Bernard Dadié: Je crois que c'est encore très vrai pour l'Afrique en mouvement parce que les contes appartiennent à tout le village, la télévision non, la radio, peut-être oui, car chacun a son poste de radio. Mais ce qu'on raconte à travers la télévision, et parfois par la radio, ce ne sont pas les éléments culturels du pays. Ce sont des apports extérieurs. Et ce qui m'a frappé dans des contes, lorsque je voulais faire ça, c'est qu'il y a des éléments fondamentaux chez tous les peuples. Et tous les soirs lorsque nous nous réunissons dans les villages autour du feu nous fransmettons ce que nos ancêtres nous enseignent qu'on garde de richesse. Les contes sont encore des plaques de rues, histoires, des musées en ce sens que des palais de fransmission nous voyons, nous revivons ce qui a été fait avant notre naissance. Je laisse le conte là où je l'ai pris. Je laisse Ithistoire là où je l'ai prise. Cest un bien commun. Je ne suis qu'un héritier, comme tout le monde dans le village. Je le laisse au peuple, à la famille, à l'histoire. Le conte, la légende nous permet de nous rattacher à nofre passé, à notre histoire, nous, qui n'avons pas de livres.[pic 1]

B.J. Oui, c'est vrai. Seulement jai remarqué que même au village, à l'heure actuelle, au lieu d'écouter les contes, les enfants ou les adolescents préfèrent jouer de la musique et danser.

B.D. Oui, mais est-ce qu'avant on ne dansait pas?

B.J. Si, on dansait mais seulement avant il n'y avait pas assez de publicité, il n'y avait pas tellement de publicité. Mais maintenant on est branché un peu partout.

B.D. C'est vrai, parce que avec le cinéma, il faut le dire, avec l'apport du cinéma, surtout dans les villes, beaucoup de choses sont en train de s'effriter. Mais moi j'ai l'espoir, parce que même aujourd'hui mes petits enfants viennent me dire: "Papi, raconte-nous une histoire." Donc je ne crois pas que tout va se perdre. Il y a beaucoup d'espoir. Et même en France aujourd'hui, ils ont encore leurs contes. Je lis encore les contes français, les contes russes, les contes japonais. Cest recueilli. Je ne sais pas si les gens se rassemblent en Europe pour écouter les contes. Mais ils les lisent.

B.J. Mais dans le passé c'est un peu dramatisé. Lorsqu'on se rassemble le soir sous la lune, on conte et dramatise l'événement à la fois.

B.D. Chez nous, oui. C'est de la part de théâtre. C'est très vite arrivé à un théâtre. On dramatise. On mime, ce qui est différent, il me semble, chez les Blancs. D'ailleurs, à ce moment-là il faut voir "Mon pays et son théâtre."

B.J. Comment pourrait-on expliquer le fait que dans les contes en général, les animaux les plus "redoutables" (le renard en Europe, l'araignée et la tortue en Afrique) ne sont pas ces géants ou ces rois de la forêt comme le lion, le tigre, l'éléphant, mais des animaux ou bestioles sans une grande force physique, tels que l'araignée ou la tortue?

B.D. Ça c'est une question que nous devons nous poser, nous deux, en tant qu'Africains.[pic 2]

B.J. Bon, on va parler de la mythologie agni. Je ne sais pas si cela a quelque chose à faire avec la conception des rôles que jouent certains animaux dans les contes africains.

B.D. Oui, nous allons parler, nous deux de ça. Je me souviens, si j'ai bonne mémoire, que Cuvier aurait dit qu'il faut parler de l'éléphant parce que c'est l'animal le plus grand. Il représente un grand volume. Pourtant, on parle moins de lui, parce qu'on parle des autres qui représentent les faibles. Je crois que c'est ça, les faibles, nous autres, mais, ces nous autres-là, on essaie de ruser en face de la force brutale.

B.J. On utilise la ruse pour dompter la force brutale.

B.D. Cest tout. Je crois que c'est ça. Moi, j'étais en prison. J'ai écrit Carnet de Prison. Les papiers sont des taies, c'est-à-dire on est obligé de défaire des choses pour mettre les papiers dedans. Si on lutte contre les grands, il faut se débrouiller comme on peut, comme on dit chez nous. Quand on sort voir nos femmes, on laisse ça là-bas. On prend d'autres quand on rentre. Donc ça servait de courrier. Voilà. L'araignée et tout ça, c'est tout simple. Les grands sont plus forts que lui. La ruse, c'est sa façon de survivre.

B.J. L'intelligence qu'incarne l'araignée serait-elle le résultat de son magnifique travail artistique que représentent les toiles et qui lui permettent d'attraper ses proies, ou y a-t-il quelque chose de particulier dans la conception de l'araignée, ayant, pour ainsi dire, ses origines dans la mythologie agni?

B.D. Ça c'est une question à laquelle je ne me suis pas vraiment intéressé. Je rapporte les choses parce que l'araignée c'est chez nous la bête la plus faible.

B.J. Il me paraît aussi que c'est une bête très intelligente.

B.D. Il y en a deux. Il y a l'araignée d'or, la grande araignée d'or, et puis l'araignée simple-là. Et comme j'ai dit tout à l'heure, je crois qu'il y a peut-être un autre symbolisme derrière que je ne peux pas vous le dire. La toile qu'elle tresse là, elle est la seule bête à la tresser comme ça, il n'y a pas deux. Le fil qu'elle tord, elle est la seule à le faire comme cela. Parfois quand vous allez doucement dans une forêt, vous prenez sur votre vêtement un fil d'araignée alors que vous ne savez pas qu'il est là sur votre chemin. Tout cela c'est un symbolisme sur lequel on pourra peut-être s'arrêter un jour pour étudier en tant qu'Africain. Je ne sais pas si des amis se sont penchés dessus. Moi, non.

B.J. Dans la mythologie Ibo du sud du Nigéria, la tortue est l'animal le plus "redoutable" du monde animal dans les contes. C'est aussi l'animal le plus lent, mais le plus rusé, de sorte que la ruse qui le caractérise est devenue légendaire. Il n'est pas facile d'être rusé sans intelligence, sans une grande imagination. Vu de ce côté, le rôle de la tortue dans les contes est celui d'éveiller la conscience imaginative des auditeurs. Il ne s'agit donc pas d'enseigner les ruses au peuple. Ne saurait-on pas dire que l'araignée joue, dans une certaine mesure, un rôle analogue dans la mythologie agni, malgré le fait que dans certains contes de Le pagne noir ("Le champ d'ignames," "Araignée et son fils," par exemple), l'araignée est présenté comme un père dénaturé, égoïste, et d'une curiosité morbide.[pic 3]

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