Juste la fin du monde, une pièce où il ne se passe rien ?
Dissertation : Juste la fin du monde, une pièce où il ne se passe rien ?. Recherche parmi 304 000+ dissertationsPar nami09 • 15 Septembre 2026 • Dissertation • 3 784 Mots (16 Pages) • 3 Vues
Littérature français : Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde
SUJET : Dans la préface qu’il donne à la réédition en 2020 de Juste la fin du monde aux éditions Les Solitaires intempestifs, Jean-Pierre Sarrazac, écrit : « Du théâtre de Lagarce, on pourrait dire ce que Tchekhov disait de ses pièces : ‘‘Il ne s’y passe rien.’’ » Vous analyserez et discuterez ce point de vue à partir de votre lecture de Juste la fin du monde. |
Dans Juste la fin du monde, une pièce de théâtre en partie autobiographique parue en 1990, Jean-Luc Lagarce, se sachant lui-même condamné, met en scène une famille de personnages dont l'un des fils, Louis, rentre pour annoncer sa mort « prochaine et irrémédiable » après plus de 10 ans d'absence. Au travers des 3 différentes parties qui structurent la pièce, comportant notamment un prologue ainsi qu'un épilogue, Juste la fin du monde recréer l'illusion d'une scène de vie représentant des retrouvailles familiales tragiques et conflictuelles qui viendront avorter l'objectif de Louis, à savoir révéler son décès imminent. Au regard de l'échec de cet objectif unique, nous pouvons comprendre que, dans la préface qu'il donne de l'édition de Juste la fin du monde, Jean-Pierre Sarrazac écrive : « Du théâtre de Lagarce, on pourrait dire ce que Tchekhov disait de ses pièces : "il ne s'y passe rien." ». Dans cette affirmation, avancée par le dramaturge contemporain, l'absence d'action est mise en évidence par la formule « il ne s'y passe rien », Sarrazac considérant de ce fait Juste la fin du monde comme une pièce à l'intrigue linéaire, absente de rebondissement dramatique et par extension d'action. L'adverbe de négation "rien" utilisé ici pour nier toute action dans l'œuvre, sous-entend donc une absence de rebondissement voire même de progression totale dans le théâtre de Lagarce et plus précisément dans Juste la fin du monde.
Au travers de cette étude nous tenterons d'affirmer ou infirmer ce propos de Sarrazac autour de la notion d'action, pour ce faire, nous verrons dans un premier temps qu'effectivement, Juste la fin du monde, peut être considéré comme un théâtre de l'inaction au sens étymologique du terme. Suite à cela nous nuancerons cette affirmation catégorique niant toute forme d'action, en montrant comment cette pièce utilise les pouvoirs de la parole afin d'en faire une parole concrète porteuse d'une tension dramatique. Pour conclure, nous tenterons de re définir les propos de Sarrazac en présentant le théâtre de Jean-Luc Lagarce non pas comme un théâtre de l'inaction mais plutôt comme un théâtre de l'échec ou l'action bien qu'entreprise se trouve avortée.
Comme le sous-entend Jean-Pierre Sarrazac dans son propos, le théâtre de Jean-Luc Lagarce, et particulièrement sa pièce Juste la fin du monde, n'est pas un théâtre d'actions et de péripéties, comme pourrait l'être le vaudeville ou encore le drame romantique, genres de prédilection des rebondissements et des intrigues enchâssées. Au contraire, fortement inspiré de la tragédie antique dans sa forme, la pièce de Lagarce respecte également les codes de l'unité dramatique classique avec une unité d'action, de lieu et de temps réduisant ainsi l'intrigue générale à un huis clos familial autour de l'annonce de la mort imminente du personnage de Louis au cours d'un repas en famille. Cet enjeu premier de l'œuvre annoncé in medias res dans le prologue : « je décidai d'aller les voir [...] pour annoncer, dire, seulement dire, ma mort prochaine et irrémédiable, » bien que faisant naître un horizon d'attente chez le lecteur (qui espère assister à ces adieux déchirants), ne sera cependant jamais accomplie. En d'autres termes, Louis ne passera jamais à l'action au sens étymologique, à savoir « faculté d'agir ou d'être actif ». En effet, venu initialement annoncer sa mort, le jeune Louis se retrouve dans la position de l'auditeur et non du locuteur dans la quasi-totalité de la pièce devenant ainsi un personnage passif face aux autres et se limitant à des phrases elliptiques. L'absence de mise en action du personnage principal, traduite par l'impossibilité d'annoncer sa mort, entraîne l'absence de progression dans l'intrigue, justifiant ainsi les propos de Sarrazac.
Cette inaction ou absence de progression dans l'intrigue de la pièce peut également être expliquée par un regard des personnages constamment tourné vers le passé et non vers le futur. Au théâtre, la notion d'action signifie l'avancée de l'intrigue et l'évolution de l'histoire entre la situation initiale et le dénouement ici inexistant. L'annonce de Louis ainsi que le motif du repas de famille servent en réalité de prétexte aux personnages pour se remémorer le passé et se plonger dans leur souvenir. C'est dans cette idée que durant la scène 4 le personnage de la mère raconte le souvenir des dimanches à la campagne comme un rituel nécessaire dont elle-même s'étonne de faire le récit en ces mots : « Je ne sais pas pourquoi je raconte ça ». Le regard des personnages est tourné vers le passé, freinant voire même interrompant ainsi la progression de l'intrigue. Les différents personnages présents sur scène paraissent de plus, systématiquement rapportés à leur état antérieur, comme s'ils étaient restés statiques ou figés pendant douze années comme le montrent les phrases « Il ne change pas Louis », « Il a toujours était comme ça », « Il ne l'a jamais était ». Ces phrases au présent de vérité générale semblent porteuses d'une forme de déterminisme social comme si le personnage de Louis n'ayant jamais été loquace était à présent destiné dans l'œuvre à ne jamais pouvoir s'exprimer. Ce regard vers le passé se traduit également dans le texte par l'omniprésence des verbes conjugués au temps du passé comme c'est notamment le cas dans l'échange entre Catherine et Louis durant la scène 2 : « vous nous aviez envoyé un mot, vous m'avez envoyé un mot [...] je me souviens ». L'usage de l'imparfait accentue ici l'idée d'une dramaturgie statique comme le théorise Sarrazac lui-même.
Pour finir, il est indéniable que diverses scènes de la pièce marquent de réelles pause dans l'histoire. Le théâtre de Lagarce vise à représenter la réalité ainsi que la complexité des relations humaines à travers la parole et le motif topologique des retrouvailles familiales. Ce faisant, nombres de répliques ou de scènes n'apportent aucune avancée dans l'intrigue mais marquent des détours, traduisant par leur déstructuration les difficultés de l'expression de la parole au sein d'une famille. Les questions essentielles que les personnages se posent en eux-mêmes comme notamment la raison de la venue de Louis, ne sont jamais formulées au profit de discussions monotones sur le quotidien sans réel intérêt narratif. Par exemple, lors de la scène 11 durant laquelle Louis tente de parler à son frère, le condamné n'énonce finalement que des banalités au sujet de son arrivée à la gare le matin même ne permettant ainsi aucune avancée dans l'intrigue : « Je ne suis pas arrivée ce matin, j'ai voyagé cette nuit, [...] ce que je voulais dire, et j'étais à la gare, ce matin » ce à quoi son frère lui-même répond : « Pourquoi est-ce que tu me raconte ça ? » . Cette idée d'absence de progression dans l'oeuvre de Lagarce se retrouve également à travers l'écriture elle-même qui peine à avancer, les personnages se corrigent, reformulent, hésitent…Nous constatons dans cet extrait que sur le plan textuel également, la progression est freinée par le biais de la figure de style de l'épanorthose. Les phrases qui composent les répliques des personnages sont sans cesse interrompues par des virgules, ou des remarques intempestives. Cette écriture découpée et hésitante vient refléter les difficultés de la parole et empêche dans un même temps toute progression de l'histoire. A d'autres moments, l'absence de progression dramatique vient accorder une pause lyrique, durant laquelle les personnages se confient en monologue sur leurs sentiments profonds. C'est notamment le cas de Louis qui soliloque au sujet de sa peur de la mort ou encore de ses inquiétudes face à sa potentielle révélation, sans parvenir pour autant à l'annoncer à ses proches. Ces instants ne font en aucun cas progresser l'intrigue et marquent des pauses poétiques et sentimentales permettant certes au spectateur d'appréhender plus justement l'état d'esprit du personnage mais qui le place également dans une position d'attente perpétuelle, l'attente de l'annonce.
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