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Dans Quelle Mesure La Nouvelle Représentation Du Monde Et Du Moi à La Fin Du XIX° Siècle Favorise-t-elle Une Nouvelle Façon De Lire Un Texte Littéraire ?

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Par   •  16 Janvier 2013  •  2 698 Mots (11 Pages)  •  1 149 Vues

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Dans son ouvrage En lisant, en écrivant, Gracq déclare que « le secret d’une œuvre réside moins dans l’ingéniosité de son organisation que dans la qualité de sa matière. » Plutôt que le sens d’un ouvrage, Gracq nous invite à en apprécier la « matière première », autrement dit ses mots, en tant qu’images sonores. Critique à l’encontre de la méthode traditionnelle d’explication des textes littéraires dans le système d’enseignement, cette affirmation traduit aussi une profonde remise en cause de la conception qui a longtemps prévalu en Occident. Depuis la Poétique d’Aristote en effet, les textes étaient abordés dans une perspective que nous pourrions qualifier d’exégétique : il s’agissait de les expliquer (déplier le tissu étymologique) afin de les comprendre (les saisir d’un seul regard surplombant). Nous pourrions dire que, depuis Aristote, l’accent était mis sur le signifié, qui parle à notre raison, alors que Gracq privilégie le signifiant, qui parle à notre corps.

Si nous constatons une nette évolution dans la représentation de l’acte de lecture, elle ne peut être interprétée comme un phénomène strictement littéraire : culturellement ancrées, la littérature et sa réception reflètent la conception du monde et du moi propre à un système de pensée. Le profond bouleversement qu’a connu le monde occidental à la fin du XIX° siècle a été résumé par Nietzsche en trois mots désormais célèbres : « Dieu est mort ». Afin de comprendre en quoi cela a favorisé une nouvelle façon de lire les textes littéraires, nous détaillerons tout d’abord ce qu’implique une lecture orientée sur le signifié, avant d’expliquer en quoi la mort de dieu a radicalement modifié notre vision du monde et de la place de l’homme en son sein ; pour terminer, nous expliquerons en quoi consiste la nouvelle conception de la lecture, privilégiant le signifiant.

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Ce que nous pourrions appeler l’ancienne conception de la littérature repose tout d’abord sur une certaine représentation de l’auteur. Dans son sens étymologique, l’auctor est le détenteur de l’auctoritas, et constitue le garant de son œuvre. Il est donc maître de sa création et du sens de celle-ci, mot à entendre aussi bien comme signification que direction de l’œuvre. Depuis le IV° siècle avant notre ère, avec la Poétique d’Aristote, il avait été établi et accepté que cohérence et cohésion permettent à l’écrivain de présenter « une action menée jusqu’à son terme, qui forme un tout et a une certaine étendue ». L’œuvre repose donc sur une logique, dont l’enchaînement inévitable des actions dans les tragédies constitue un exemple très parlant. L’on peut songer à Œdipe prononçant à son insu sa propre condamnation, ou à la célèbre périphrase racinienne « fille de Minos et de Pasiphaé » définissant d’abord Phèdre par sa généalogie. Cette logique ne laisse rien au hasard dans le déroulement de l’œuvre, qui forme un ensemble clos, orienté vers une fin préconçue dans l’esprit de l’auteur et rendue nécessaire par tout ce qui la précède.

Face à l’autorité de l’auteur, le lecteur joue un rôle tout à fait réduit, que l’on pourrait rapprocher du mot dans son sens le plus technique : il ne serait qu’une sorte de décodeur à qui il revient de comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur, l’intentio auctoris. Cette conception a une double conséquence. Tout d’abord, elle place le lecteur dans une position relativement confortable, puisqu’il n’a qu’à se laisser guider par les choix de l’écrivain, découvrir comment celui-ci a agencé tous les éléments de son œuvre pour construire un système de faits. C’est en ce sens que l’on a pu évoquer un lecteur « somnambule » ou « anesthésié ». Par ailleurs, une telle représentation implique que les mots doivent être dépassés pour permettre d’atteindre le sens de l’œuvre. Dans cette littérature où le signifiant est au service du signifié, les mots sont transcendés. Il ne s’agit pas de nier l’importance du style de tous les auteurs antérieurs au XX° siècle, ni de faire totalement abstraction de la forme (que l’on présente traditionnellement par opposition au fond). Mais l’acte de lecture est ce qui permet d’aller outre les images sonores et typographiques, qui parlent à notre corps, afin de parvenir au message que l’auteur a voulu adresser à notre esprit.

De telles définitions de l’auteur et du lecteur, si elles peuvent sembler naturelles de prime abord, permettent au contraire d’appréhender des représentations éminemment culturelles qui ont, des siècles durant, façonné la pensée occidentale. L’auteur qui crée une œuvre à son image et peut jeter sur elle un regard de surplomb est évidemment un écho du dieu créateur et tout-puissant du système judéo-chrétien. Le lecteur pour qui rien n’est laissé au hasard et par qui tout est interprété comme signe d’une autorité qui le précède et le dépasse est, lui, à l’image du croyant qui s’en remet à la providence divine. Enfin, une œuvre ordonnée, système clos où tout fait sens, ne peut exister que dans un monde d’où le chaos est exclu et qui n’est pas le fruit du hasard : c’est ainsi qu’il fut conçu en Occident avant même l’ère chrétienne. Dès l’Antiquité gréco-romaine, l’allégorie platonicienne de la Caverne témoigne de la volonté de chercher la vérité, les essences, au-delà de ce qui est immédiatement perceptible, et suppose l’existence d’un monde métaphysique. L’ancienne conception de la lecture, comme nous l’avons exposé plus haut, revient donc à dépasser la « matière première» des mots dans la quête du sens de l’œuvre. Cette simple affirmation repose nécessairement sur une conception du monde qui admet l’existence d’une transcendance.

Il est indéniable à la vue de notre société contemporaine qu’une telle vision du monde et du moi a connu de profondes évolutions. Selon Freud, trois « blessures narcissiques » ont bouleversé l’image que l’homme avait de lui-même : depuis Copernic, il n’est plus au centre de l’univers ; depuis Darwin, il n’a plus été créé à l’image de Dieu, mais n’est que le produit d’une longue évolution chaotique, au même titre que les autres animaux. Freud se considère comme étant à l’origine de la troisième blessure narcissique : l’homme n’est même plus maître de lui-même, puisqu’il est en grande partie le jouet de puissances inconscientes. Nietzsche quant à lui résume ces bouleversements en trois mots, lorsqu’il écrit en 1880 que Dieu est mort, dans la préface du Gai Savoir. Qu’entendre exactement par cette formule souvent galvaudée ? Quels sont les changements

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