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Peut-on Rire De Tour ?

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Par   •  2 Janvier 2013  •  1 952 Mots (8 Pages)  •  866 Vues

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Introduction

« Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer », lance Figaro à son maître dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais. Il entend par là que prendre les événements de manière détachée, en plaisantant, permet, avec le recul qu'implique l'humour, de mieux les supporter. Le valet conseille donc, comme d'autres avant lui (Rabelais, Molière ou encore La Fontaine) et après lui (Ionesco ou l'humoriste Raymond Devos) de ne pas parler de « choses graves » sur le mode sérieux, mais de prendre le parti d'en rire. Pour Nietzsche, la « philosophie » de Figaro, personnage de théâtre, est aussi valable dans la vie réelle : « L'homme », dit-il, « souffre si profondément qu'il a dû inventer le rire ». Peut-on aborder les questions graves sur le mode humoristique ? L'artiste doit-il, comme le conseillait Molière, instruire en faisant rire ? Le parti pris de « rire de tout » n'a-t-il pas des limites ?

I. L'humour rend plus réceptif aux sujets sérieux

1. Qu'est-ce qu'un sujet « grave » ou « sérieux » ?

Que veut dire Nietzche quand il affirme que l'homme « souffre profondément » ? Que faut-il entendre par « sujet sérieux » ou « grave » ? Sans doute les sujets qui touchent à la condition humaine : la vie et la mort, l'ignorance de son destin.

Cependant, à travers toutes les formes d'art, les hommes abordent aussi des sujets sérieux moins philosophiques, plus concrets, tels les faits de société, comme le pouvoir, la guerre, la misère, la religion...

Or, la littérature et l'art en général choisissent paradoxalement des registres plaisants pour traiter de ces sujets sérieux : La Fontaine dans ses fables ou Molière dans ses comédies prennent le parti de « plaire » pour mieux conduire leur réflexion, argumenter et « instruire ».

2. L'humour pour divertir

Le fabuliste s'en explique : « Une morale nue apporte de l'ennui ». Car l'humour, par son côté divertissant, détend, évite l'ennui et touche un public varié, peu enclin à lire ou à écouter de longs développements sérieux et rébarbatifs. Marivaux dans La Colonie met en scène avec humour des féministes avant l'heure : le public préfère sans doute aborder le problème de l'égalité entre hommes et femmes dans une comédie, plutôt que de lire les considérations de Rousseau sur l'éducation des filles dans son traité Émile ou de l'Éducation.

Le succès des apologues, le plus souvent plaisants, confirme le pouvoir de séduction et de persuasion de l'humour. C'est ce qu'avait bien compris Voltaire qui, dans ses contes philosophiques, aborde sur le mode plaisant, en les agrémentant de péripéties rocambolesques, des sujets comme l'esclavage ou la tyrannie. Dans Candide, la guerre, contre toute attente, est présentée comme un beau spectacle : « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si ordonné que les deux armées ».

3. Le rire « fait passer » la critique

Quand on rit, on est plus enclin à accepter une critique qu'on ne supporterait pas si elle était formulée sur le mode sérieux, parce que le rire introduit une distance. Les grands riaient aux comédies de Molière, se plaisaient à lire les Fables de La Fontaine, se pressaient au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro, tous textes qui ne les ménageaient pas et mettaient en cause leurs privilèges.

Molière, dans ses comédies, suit le précepte ancien de la comédie : Castigat ridendo mores : « Corriger les mœurs par le rire ». À de longs développements sur les vices de son temps, il préfère peindre les défauts des hommes en les amplifiant, en les caricaturant et en les incarnant dans des personnages comiques. C'est le rire cathartique, qui « purifie » le lecteur ou le spectateur.

À l'image de La Fontaine qui voulait « tourner nos vices en ridicule » par une « comédie aux cent actes divers » (ses fables), les humoristes politiques, sur scène ou à travers le dessin, rencontrent un vif succès. Les caricaturistes de presse jouent de nos jours le rôle de philosophes, tel Montesquieu dont un large public s'empressait de lire les Lettres persanes.

II. L'humour dédramatise la souffrance et libère l'homme

1. Le rire est libérateur et désamorce l'angoisse

Comme le suggère Nietzsche, l'humour permet aussi de dédramatiser : le ton plaisant, en même temps qu'il renforce l'horreur et met en valeur l'absurde de la vie, les désamorce. Le rire est libérateur, il allège l'angoisse et offre, face aux sujets graves, une porte de sortie.

L'humoriste Pierre Desproges rend bien compte de cet « héroïsme » de l'humour : « Peut-on rire de tout ? Je répondrai oui sans hésiter. S'il est vrai que l'humour est la politesse du désespoir [...] ce rire-là peut parfois [...] fustiger les angoisses mortelles ; alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère, et de la mort. Au reste, est-ce qu'elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu'elle ne pratique pas l'humour noir, elle, la mort ? »

Le théâtre de l'absurde prend ainsi le parti de mettre en scène le tragique de la condition humaine dans des pièces à l'humour grinçant : Ionesco rend compte de l'incommunicabilité entre les êtres dans La Leçon d'un professeur loufoque et ridicule ; Brecht, dans le prologue de La Résistible Ascension d'Arturo Ui (1941), rappelle dans une atmosphère de cirque la montée du nazisme : le décalage entre le ton et le fond désamorce l'angoisse.

2. Le rire est domination

Mais il y a plus encore : le rire rend dominant. Umberto Eco, dans son roman Le Nom de la rose (1982), montre que l'Église se méfiait du rire : un enquêteur recherche dans un monastère un moine criminel qui veut interdire un livre d'Aristote sur la comédie, sous prétexte qu'il fait l'éloge du rire. Le rieur acquiert en effet une position de supériorité par rapport à celui dont il rit

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