Yves BONNEFOY, Les planches courbes (2001), « La maison natale », VI
Commentaire de texte : Yves BONNEFOY, Les planches courbes (2001), « La maison natale », VI. Recherche parmi 304 000+ dissertationsPar Pierre-Alain Drules • 6 Mai 2026 • Commentaire de texte • 1 904 Mots (8 Pages) • 6 Vues
Lycée Paul Héroult Année scolaire 2025-2026 1ère 04.
Séquence I. Objet d'étude : la poésie du 19ème au 20ème siècle.
Parcours associé : émancipations créatrices.
Texte n° 4 : Yves BONNEFOY, Les planches courbes (2001), « La maison natale », VI.
Analyse linéaire.
Introduction :
Dans l'œuvre d'Yves Bonnefoy (1923-2016), Les planches courbes occupe une place à part. D'un côté, sa date plutôt tardive dans la carrière du poète laisse supposer un livre-bilan (ce qui n'est pas entièrement faux, d'ailleurs). Mais le point de vue de l'auteur ici n'est pas uniquement rétrospectif. C'est plus dans un dialogue toujours repris entre les expériences passées et les aléas de la situation présente (peu compatible avec le maintien de la tradition et de l'activité poétiques) que se situe une des sections centrales du livre : « La maison natale ». Il s'y interroge sur la pérennité et la profondeur des impressions et des conceptions de son enfance, qui l'ont poussé à choisir plus tard cette voie si difficile et si belle, à laquelle il n'a jamais voulu renoncer. Le poème VI, à cet égard, est un des plus importants, et il pourrait bien présenter l'origine la plus significative de son goût pour la poésie et pour la liberté. En effet, à travers un souvenir de voyage d'apparence presque anodine, ce texte expose un témoignage double et bouleversant : celui d'une révélation d'abord (première strophe), puis d'un chant d'espoir prêt à se transformer en vocation (deuxième strophe).
Première strophe :
Le « Je » initial (v. 1), parfaitement naturel dans l'évocation du souvenir, est également un des principaux marqueurs de la poésie lyrique, il est impossible de l'oublier. Le compte-rendu d'expérience qui débute ici risque donc fort d'être accompagné par l'évocation d'un ressenti subjectif, et caractérisé par la présence de l'émotion au cœur même du poème. Suggéré par le passé simple ponctuel « éveillai » (v. 1), le primat de l'événement, si fréquent chez Yves Bonnefoy, nous donne à penser qu'une vérité va surgir à cet instant-là, à cet endroit-là : façon de mobiliser tout de suite l'attention du lecteur (c'est d'ailleurs une formule anaphorique dans cette section des planches courbes).
« Je m'éveillai » (v. 1) : cette action toute simple en apparence, qui marque ici le début de la séquence narrative, est déjà un acte d'émancipation, de la nuit, du sommeil (c'est à dire de l'inconscience), et même du monde des adultes, comme le confirmera la deuxième strophe. Ainsi, « l'éveil » dont il est ici question n'est pas purement physiologique : il est aussi, et en même temps, annonce et promesse d'une découverte qui concerne tout le domaine psycho-affectif, sans doute également dans sa dimension spirituelle.
Les temps verbaux utilisés dans la première strophe (passé simple v. 1, imparfait v. 1, 3, 4, 6..., plus-que-parfait v. 2) appartiennent au système du récit au passé : ils nous dirigent donc vers les chemins de la poésie narrative, ce que confirment les marqueurs chronologiques présents tout au long du poème (« maintenant » v. 3, « soudain » v.7, « Après quoi » v. 15). L'attention portée au déroulé de l'épisode, à la successivité des actions, montre bien qu'il s'agit d'un aspect fondamental du poème, qui d'ailleurs doit toute son organisation au schéma narratif [à développer si nécessaire]. Or quand on connaît le goût d'Yves Bonnefoy pour les traditions poétiques et littéraires les plus anciennes (mais pas seulement), on peut se demander s'il n'y pas là une référence actualisée à l'épopée et à son registre, auquel il était sensible dès ses jeunes années.
Et en effet, les vers suivants sont écrits dans un style marqué par la simplicité et la grandeur. En témoigne d'abord l'élargissement de la mesure (vv. 1 et 2 : décasyllabe, qui est en français le vrai mètre héroïque — cf. La chanson de Roland ; v. 3 : hendécasyllabe ; v. 4 : alexandrin) et la variété du rythme (v. 1 : 4+6 ; v. 2 : 6+4 ; v. 3 : 3+3+5 ; v. 4 : 4+2+6). Ces avancées inégales, toujours reprises et amplifiées, contribuent à créer une sorte de tension un peu exaltante, et constituent l'arrière-plan d'un affrontement qui met en jeu les forces de la nature, et qui connaît un premier sommet dans la métaphore du v. 5. Car les « grands nuages » du v. 4 font déjà peser une menace sur l'ensemble de cette scène, d'autant qu'ils sont « debout », « serrés », un peu comme une troupe guerrière ou un groupe de monstres. Ces notations impressionnistes, soutenues par une personnification sous-jacente, ne suffisent pas à expliquer l'émoi du narrateur, qui, quoique jeune, a déjà dû assister à des orages plus ou moins violents. Mais l'aurore du v. 5, déchirée par « le lacet de la foudre », donne à ce paysage sa véritable dimension, qui est apocalyptique. C'est l'effet de tempête sur le petit matin qui produit cette inversion de l'ordre habituel des choses : la lumière du jour est empêchée au moment même où elle doit triompher de la nuit. Cet événement, dont la portée cosmique et métaphysique est considérable, est immédiatement ressenti par le narrateur, qui le nomme au v. 6 « l'avènement du monde », soit pour faire allusion à la puissance des éléments, qui lui rappellent les mythes de la création, soit pour projeter sur un avenir plus ou moins proche l'apparition d'un nouveau monde, rendue possible par cette preuve que vient de lui offrir le spectacle de la nature : le cosmos est transformable, parce que sa nature le permet. En même temps on peut se demander s'il ne faut pas conserver à ce terme une part au moins de son contenu religieux, car dans la perspective spirituelle, si le monde est plastique, cela signifie qu'il peut être sauvé.
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