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Manon Lescaut, l'enlèvement de Des Grieux

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Par   •  24 Février 2026  •  Dissertation  •  7 179 Mots (29 Pages)  •  6 Vues

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LECTURE ANALYTIQUE DEUXIEME EXTRAIT DE MANON LESCAUT

L’enlèvement de Des Grieux

Edition Garnier-Flammarion, p. 67-68

PLAN

RAPPEL CONTEXTE DANS LE ROMAN

1. LA MISE EN SCENE D’UN COUP DE THEATRE

        

        1a. LA MONTEE DU CRESCENDO DRAMATIQUE

        1b. LE PAROXYSME

        1c. LE DENOUEMENT INATTENDU

2. FOCALISATION INTERNE ET AMBIGUITE

        2a. AMBIGUITES DE MANON

        2b. AMBIGUITES DE DES GRIEUX

RAPPEL DU CONTEXTE DU PASSAGE

        Dans les pages qui précèdent cet extrait, Des Grieux rentre à une heure inhabituelle à l’appartement de la rue V. et découvre que Manon a profité de son absence pour y accueillir en secret le fermier général Monsieur de B…, qui s’éclipse précipitamment lorsque le chevalier frappe à la porte. Envahi de doutes et de craintes, déconcerté par le sens à donner à la visite secrète de ce riche voisin, des Grieux marche dans les rues alentour en cherchant une interprétation rassurante de l’événement. Il se persuade alors – ou plutôt tente de se persuader – que les parents de Manon connaissent M. de B… et qu’ils l’ont prié de faire passer un peu d’argent à leur fille. Rassuré par cette hypothèse qui s’apparente fort à une dénégation[1], il rentre rue V.

1. LA MISE EN SCENE D’UN COUP DE THEATRE

        Dans le récit de sa vie à l’homme de qualité, des Grieux montre de vraies qualités de narrateur, notamment dans ce passage où le chevalier nous donne vraiment à voir une « scène » (au double sens de crise d’un couple et de morceau de théâtre) qui monte en intensité dramatique jusqu’au paroxysme déclenché par les pleurs de Manon avant le véritable « coup de théâtre » (au double sens de péripétie surprenante dans un texte théâtral et d’événement imprévu dans la vraie vie) qui clôt cet épisode.

1a. La montée du crescendo dramatique

        Le souper commence par un tête-à-tête apparemment insouciant et complètement silencieux entre les amants (lignes 1 à 6), insouciance apparente que traverse cependant une ombre de tristesse (ligne 6) valant comme signe annonciateur de la crise qui va suivre et comme déclenchement du deuxième temps du crescendo (lignes 6 à 11) : celui d’une aggravation dramatique faisant passer les deux personnages d’une légèreté affichée à leur immobilisation dans une pesanteur inquiète.

        Nous pourrions presque placer ce début du passage sous l’image commune du « calme avant la tempête ». La visualisation ou théâtralisation de la scène est portée par une gestuelle des protagonistes dans le cadre unique et clos de la pièce où ils soupent. Cette gestuelle silencieuse relevant de la banalité quotidienne d’un couple laisse une forte impression de petite comédie de l’insouciance que jouent et surtout que se jouent Manon et des Grieux devant nous :

  • Entrée de des Grieux qui « retourne au logis », ligne 2. Il a mis fin à son agitation intérieure par ses « conjectures » rassurantes (ligne 3) ; il rentre comme si de rien n’était, aimable, espérant seulement qu’une calme explication avec Manon viendra confirmer ses hypothèses.

  • L’étreinte du couple qui se retrouve en fin de journée, geste aimant mais banal que souligne la formule « ma tendresse ordinaire », ligne 2.
  • Le bon accueil que Manon réserve à son amant : mise en scène d’une apparente tranquillité, ligne 2.
  • Entrée de la domestique que le lecteur a déjà rencontrée[2] et que donc nous pouvons visualiser. La brièveté de la phrase et le recours au pronom indéfini « on » donne à ces quelques mots une valeur d’indication rappelant celle des didascalies dans un texte théâtral : « On nous servit à souper » : ligne 5.
  • Les amants se mettent à table (même ligne). Seule l’apparence de des Grieux, qui est celle de la gaieté, est ici précisée. La précision prolonge la mise en scène d’une soirée ordinaire et sans soucis de jeunes gens qui s’aiment ; elle augmente aussi l’impression générale de faux-semblant qui se dégage de ce début.

        A partir de la ligne 6, le crescendo dramatique de la scène monte d’un cran à la faveur de la lumière permettant à des Grieux de découvrir de la tristesse sur le visage de Manon. Les indications d’action et de gestuelle qui prévalaient jusque-là laissent alors la place à des jeux de regards entre les deux amants ; le temps semble se figer ; l’ambiance générale s’appesantit.

  • Elément du décor renforçant l’intimité du tête-à-tête entre les amants, la chandelle (ligne 6) introduit le thème d’une lumière incertaine. Une chandelle éclaire peu et projette des ombres vacillantes ; elle oblige donc le regard à se faire plus scrutateur, plus perçant que dans un éclairage intense. Cette faible luminosité de la pièce est soulignée par le choix du singulier : « à la lumière de LA chandelle » (lignes 5-6), ce qui confirme une pénombre générale et, ainsi, dédouble dans l’ordre concret le thème, dans tout ce passage, de la difficulté d’atteindre à une vision nette dans l’ordre abstrait de la scrutation des âmes.

  • On notera aussi la précision de mise en scène selon laquelle cette chandelle est ENTRE les amants : « la chandelle, qui était entre elle et moi » (ligne 6). Effet de symétrie spatiale qui organise la disposition en miroir des personnages, à équidistance de la source lumineuse centrale, comme on pourrait le voir sur un tableau caravagesque[3] ou bien, encore une fois, sur une scène de théâtre.
  • Cette unique et faible source de lumière éclaire donc les deux figures en vis-à-vis de des Grieux et de Manon. Il y a là un effet de clair-obscur qui isole dans le faible éclairage médian les visages des deux jeunes gens : du tête-à-tête en apparence joyeux des premières lignes, nous passons bel et bien à un face-à-face pesant.
  • Les jeux de regards que déclenche la tristesse de Manon surgie à la ligne 6 sont véhiculés par les recours répétés au lexique de la vision : « apercevoir » ligne 6, « remarquai » et « ses regards » ligne 7« parût » et « je la regardai » ligne 9, « mes regards » et « je vis » ligne 11. (Attention à « que je regardais » de la ligne 3 : ce terme ne participe pas des jeux de regards qui commenceront ligne 6 car « regarder » est ici employé dans son sens figuré de considérer, tenir pour : des Grieux regarde ses hypothèses (ses « conjectures ») comme certaines = il les tient pour certaines, il les juge certaines.)

        Apparue à la lumière de la chandelle, la tristesse de Manon qui, par réciprocité amoureuse, se communique à des Grieux (« Cette pensée m’en inspira aussi » ligne 7) nous fait passer de l’ambiance faussement légère mise en scène au début de ce passage à une ambiance beaucoup plus pesante, lourde de sentiments rentrés et d’interrogations muettes, marquée par l’immobilité des personnages (ils sont à table et ne bougent plus). Dans ce temps suspendu des regards de l’un sur l’autre, tout semble s’être figé dans l’attente d’une clarification problématique des sentiments de Manon – clarification retardée des états d’âme à laquelle fait écho dans l’ordre réel la clarté faible et tremblante de la chandelle. Ce thème de l’explication différée avait déjà été introduit au début du passage, lignes 4-5, lorsque des Grieux voulant d’abord parler à Manon de la visite de M. de B… s’était finalement ravisé : « Je me retins, dans l’espérance qu’il lui arriverait peut-être de me prévenir… »

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