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Explication de texte mémoire d'une jeune fille rangée

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Par   •  24 Septembre 2018  •  Commentaire de texte  •  2 005 Mots (9 Pages)  •  1 566 Vues

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Explication de texte  n°2 MJFR de « Nous suivîmes la route de corniche…. » à « …grande sœur consolante » p.195-196

« On ne nait pas femme on le devient » écrit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe écrit en 1949, phrase maintenant devenue cliché, mais dans son époque, en 1949, emblématique de la pensée féministe, du désir d’émancipation et la femme, et du scandale qui a auréolé l’œuvre. De l’alliance entre le genre autobiographique et les réflexions sur le féminin est née l’œuvre mémorielle de Simone de Beauvoir. Commencée à la cinquantaine, cette œuvre correspond au désir de sauver le passé. L’entreprise de vivre et l’entreprise d’écrire sont si liées chez Simone de Beauvoir,  que le passage à l‘autobiographie, après qu’elle se soit affirmée comme romancière, était inévitable. L’autobiographie, en effet, offre plus de prise avec le réel : elle peut s’y dévoiler « dans toute la vérité de sa nature », pour reprendre l’expression de Rousseau. Les Mémoires d’une Jeune fille rangée (1958) racontent les étapes d’une émancipation intellectuelle et morale, la naissance et la confirmation d’une vocation d’écrivain, entre présentation de soi et image fabriquée, dans le but de dépasser la simple histoire individuelle pour atteindre l’universel comme représentation du féminin et d’une pensée en train d’émerger. Au sein de la construction du récit, Simone de Beauvoir intègre sa propre construction : 4 parties structurent l’œuvre, comme 4 moments décisifs de sa construction : l’écolière, la lycéenne, l’étudiante, puis la dernière étape vers son émancipation, son « dérangement », pourrait-on dire. Ces 4 étapes de sa vie sont toutes traversées par des rencontres, certaines capitales et décisives, d’autres passagères, mais cette évolution de soi se fait par confrontation à la présence d’autrui. Nous sommes ici dans le deuxième acte de la vie de la jeune Simone, acte qui marque le début de la transformation et de la rupture : transformation du corps, perte de la foi, conscience de la mort, et surtout acceptation du fait que grandir, c’est faire le deuil du passé pour se préparer un nouvel avenir. Comme chaque été Simone se rend dans les propriétés familiales, et visite des amis. Ici, c’est à Meulan qu’elle est invitée avec sa sœur chez les Gendron, famille « fortunée et très unie », un « paradis » dit-elle.

Lecture du passage

L’extrait commencé dans la joie présente un portrait de Clotilde, la fille ainée des Gendron âgée de 20 ans, admirée par Simone et se termine dans la prise de conscience d’une rupture douloureuse mais nécessaire avec le milieu familial, préfigurant l’émancipation à venir. La 2e partie du roman est d’ailleurs traversée par une isotopie de la rupture, et c’est à cette lumière qu’il faut envisager cet extrait. Pourquoi est-ce ce souvenir de Clodilde que choisi de raconter SdB. Clotilde a certes marqué, mais de façon passagère, et Simone l’oubliera bien vite. Aussi, ce qui reste à la fin de l’extrait n’est pas le souvenir de l’anecdote mais la prise de conscience d’un changement. L’anecdote n’est ici que prétexte, et le texte sert de révélateur. « La conscience de soi n’est possible que si elle s’éprouve par contraste » dit Benvéniste. Clotilde est ce matériau de contraste. Dans quelle mesure le souvenir – forcément sélectif – élève l’anecdote au rang de souvenir essentiel car révélateur de soi ?

Les quelques lignes qui précèdent l’extrait préparent le lecteur à une vision idyllique : « des sourires, des prévenances », bref un « paradis ». C’est donc tout naturellement que nous nous préparons à entrer dans un souvenir heureux. Les enfants Gendron, Simone et sa sœur sont en taxi vers Vernon ; d’où le « nous » qui inaugure le texte « nous suivîmes la route de la corniche qui domine le fleuve ». Détail référentiel, qui est la pour situer le lieu du souvenir, mais très vite oublié, puisque du « nous » nous passons au « je » de la narratrice, avouant que le sujet du passage ne sera pas le paysage mais Clotilde : « je fus sensible aux charmes du paysage, mais plus encore à la grâce de Clotilde ». Nous remarquons ici l’opposition entre le « charme » et la « grâce », et continuité, puisque le chant prépare à la grâce. Le paysage est comme une incantation, un chant ; la grâce est ce qui brille, ce qui réjouit. Au sens biblique du terme la grâce est une aide donnée par Dieu pour les hommes. Clotilde prend déjà un statut particulier ; elle est l’élue de Simone, et la suite du texte en est l’explication. Oubliée la ballade en taxi sur la corniche, nous sommes maintenant au cœur du souvenir. Dans son attirance pour Clotilde nous y retrouvons le gout de Simone pour les têtes à têtes  intimes : « Elle m’invita, le soir, à venir dans sa chambre et nous causâmes ». Clotilde est l’élue de Simone, de même que Simone s’est sentie élue par Clotilde puisque cette dernière l’ « invita ». Les phrases qui suivent sont un résumé de leur discussion nocturne, discours narrativisé : « elle avait passé ses bachots, lisait un peu, étudiait assidûment le piano ». N’oublions pas qu’au moment où se déroule cet extrait Simone a 15 ans et demi et elle est en classe de seconde. C’est donc en jeune fille encore « rangée » qu’elle agit. La façon de présenter Clotilde est donc celle de la liste, de l’énumération de ce qui peut retenir l’attention de Simone : les bachots : signe que Clodilde va vers sa liberté – ce dont Simone a hâte : p.194 « je me tournai vers l’avenir » ; lecture et musique, signes que Clotilde est intellectuelle et en plus passionnée d’où l’adverbe « assidûment ». Le texte se poursuit par un rétrécissement du champ de vision sur le meuble « secrétaire », « empli de souvenir », dont nous avons la liste : « des liasses de lettres, entourées de faveurs, des carnets – sans doute des journaux intimes », des programmes de concerts, des photographies, une aquarelle que sa mère avait peinte ». L’énumération de ces objets posés sur le secrétaire obéit à un certain ordre. Nous allons d’abord d’objets en prise directe avec le réel (lettres, journaux intimes ») a des objets où le réel est filtré : photos, peinture. Pourquoi Simone se focalise-t-elle sur les objets ? ce n’est pas ici pour donner de l’authenticité aux propos, mais plutôt parce que chaque objet remarqué sur le secrétaire est une façon de dire quelque chose d’elle-même. Les liasses de lettres entourées de faveur ont le coté suranné du temps des chevaliers ou de la correspondance amoureuse. Les carnets sont identifiés par Simone comme étant des journaux intimes, ce qu’elle pratique elle-même. Les programmes de concerts sont l’ouverture sur l’extérieur, qui lui manque encore. L’écriture se veut phénoménologique, d’ailleurs elle procède par asyndète et énumération pour décrire les faits, uns par uns, dans leur immédiateté, sans lyrisme si subjectivité. Conclusion de cette énumération sur le mode de l’exagération : « il me parut extraordinairement enviable de posséder un passé à soi : presque autant que d’avoir une personnalité ». Cette phrase est un commentaire de Simone adulte, qui regarde la jeune fille qu’elle était. Elle se moque de sa naïveté de jeune fille de 15 ans, moquerie présente dans l’exagération « extraordinairement enviable ». Mais en même temps c’est un trait de caractère de Simone qui se révèle : rappelons nous l’entrée au cours Désir (partie 1 p.32) : « l’idée d’entrer en possession d’une vie à moi m’enivrait ». Aussi la possession et la personnalité sont mises sur le même plan ; jusque là Simone se croyait un pur esprit, mais elle découvre a matérialité qui serait témoignage d’une vie vraiment vécue. Comme si les choses devaient témoigner de l’existence. La première partie de notre texte se conclue par le commentaire de Simone sur cette amitié de jeunesse dans laquelle l’utilisation des verbes est subtile et finement choisie : « je m’engouai d’elle. Je ne l’admirai pas comme Zaza ». Nous assistons là à une sorte d’épanorthose par laquelle elle corrige son ressenti. S’engouer, étymologiquement, signifie s’étouffer sous la force de l’enthousiasme. Il y a effectivement enthousiasme pour Clotilde et le propre de l’enthousiasme est d’être passager. Aussi on peut lire dans ce verbe « engouer » les défauts de Clotilde (qui apparaitront après le passage). L’admiration, plus durable, est pour Zaza. Un premier défaut de Clotilde est reconnue : « elle était trop éthérée », c'est-à-dire de nature céleste, rejoignant la grâce du début du texte. Par contre elle a une qualité : le « romanesque ». Clotilde est donc la jeune fille pittoresque, singulière, celle qui excite l’imagination, lieu de tous les possibles pour Simone car elle a 20 ans, « ses bachots », des passions et certainement des aventures. Aussi conclut-elle « elle me proposait une image de la jeune fille que je serai demain ». Simone ne voit donc en elle que ce désir de liberté et d’indépendance future. La suite du passage nous montrera qu’elle s’est fourvoyée dans cette admiration.

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