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Notre Vision Du Monde Doit-elle Quelque Chose Au Langage ?

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Par   •  2 Avril 2012  •  2 691 Mots (11 Pages)  •  1 571 Vues

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Introduction

Tout naturellement, nous pensons que le monde est ce qui se trouve simplement « là », ce qui est extérieur à nous. Tout aussi naturellement, nous faisons du langage un moyen d'expression de nos affects, pensées et sentiments ; bref, nous l'entendons comme un instrument de communication et de description du « réel ». En d'autres termes, nous sommes toujours d'abord persuadés que les catégories de notre langage proviennent des articulations entre les choses, par exemple que c'est parce que le monde se répartit en sujets et en prédicats que notre langage articule ses propositions sous forme prédicative (c'est parce qu'il y a des choses comme « la craie » et des qualités comme « être rouge », que je peux formuler la proposition : « la craie est rouge »). Cependant, il suffit d'avoir voyagé un peu pour se rendre compte que les différentes langues ne produisent pas du sens de la même façon, qu'elles ne sont pas attentives aux mêmes articulations, ni aux mêmes différences : certaines peuplades sibériennes, qui disposent de plus de trente termes pour nommer la neige (suivant qu'elle tombe vite, lentement, qu'elle est dure, molle, humide, poudreuse, etc.), perçoivent effectivement trente neiges différentes, là où nous n'en voyons que quatre ou cinq. L'estonien ne distingue pas de genre masculin, féminin ou neutre, en sorte qu'on a peine à y voir un crapaud comme étant plus viril qu'une grenouille – mais la différence entre déclinaison brève et longue est essentielle, alors qu'elle ne signifie rien directement en français.

Les langues indo-européennes comme la nôtre font par exemple un partage marqué entre thème et rhème, c'est-à-dire entre « amour » et « aimer », « pluie » et « pleuvoir », « descente » et « descendre »…, autrement dit entre les termes portant sur des choses ou des substances et les termes portant sur des actions. Or il existe quantité d'autres langages où ce partage ne se fait pas, ou pas de la même façon : ainsi, les langues du groupe austronésien (le futunien par exemple) utilisent la même racine pour désigner le nom et le verbe, et ne distinguent pas « sa descente » et « il descend » autrement que par des mots-outils précisant la fonction du terme. Ainsi, il est douteux qu'on pense les choses exactement de la même façon en futunien et en français. On peut alors se demander si, effectivement, notre vision du monde ne doit pas quelque chose au langage : se pourrait-il que le langage, loin de décrire le monde tel qu'il serait indépendamment de nous, prescrive par avance au réel ses catégories ? Mais alors, y aurait-il encore un monde en soi ? Et si nos règles de langage ne provenaient pas du monde, comment expliquer que certaines propositions ont un sens et non d'autres, bref que tout ne soit pas possible dans une langue ?

I. Le langage est une mise en ordre du monde

Sans doute faut-il commencer par prendre au sérieux la thèse de Rousseau dans L'Essai sur l'origine des langues, selon laquelle les langues humaines sont arbitraires ou « de convention ». Il n'y a aucun rapport entre la chose et le mot qui la désigne, comme au reste l'affirmait déjà Platon dans le Cratyle, sans quoi c'est la diversité même des langues humaines qui serait inexplicable. La même chose peut, selon les langues, être désignée par des noms différents, et il serait illusoire de vouloir ramener cette diversité à une unité en posant qu'il y a toujours une racine commune : certaines langues sont, il est vrai, apparentées (par exemple, toutes les langues du groupe indo-européen) et partagent alors des structures grammaticales ainsi qu'un certain nombre de racines. Mais on ne saurait les ramener toutes à un langage originaire ou « adamique » (pour parler comme Leibniz), langage qui selon la Bible aurait été parlé par Adam avant l'épisode de la tour de Babel et l'éclatement des langues qui en a été la conséquence.

Les langues humaines sont donc des conventions aussi immémoriales qu'injustifiables : il n'y a aucune raison de nommer cet animal « bœuf » plutôt que « Ochse » ou « bullock ». Pour parler comme Saussure, le lien entre le signifiant (le mot) et le signifié (le concept qu'il désigne) est arbitraire. Or, comme l'affirme encore Platon, le nom est « l'organe didactique et diacritique de l'essence ». Ce sont les noms qui nous enseignent (didaskein en grec) les essences des choses : le mot « table » désigne non cette table-ci ou celle-là, mais l'essence de la table, c'est-à-dire ce qui fait qu'une table est une table. Ce sont les noms encore qui nous permettent de distinguer (diakrinein en grec) les essences entre elles. Par conséquent, il y a un rapport entre ce que le langage désigne et ce que nous pouvons penser, d'autant que c'est toujours dans notre propre langue que nous pensons : ce que je ne peux nommer dans ma langue, je ne peux pas non plus le penser, parce que c'est par le mot que l'essence d'une chose devient pensable et distinguable des autres essences.

Nommer, c'est donc regrouper un ensemble indéfinis d'éléments singuliers sous une désignation commune : le mot « arbre » désigne l'ensemble des choses singulières (cet arbre-ci, qui n'est pas celui-là) qui correspondent à l'essence que le mot énonce. Le mot « arbre » ne désigne donc pas tel ou tel arbre, mais l'essence universelle de l'arbre ou son concept. Ici, nous comprenons quelle est peut-être l'une des fonctions les plus fondamentales du langage : non pas communiquer des sentiments ou décrire le monde, mais l'ordonner selon des taxinomies conceptuelles. Les mots sont en fait des catégories qui nous permettent de classer les choses qui nous entourent, de les regrouper en de vastes ensembles : le langage a pour fonction de simplifier le monde en gommant les différences entre les choses singulières, préparant ainsi le terrain pour l'action. Tel est du moins le sens de la thèse de Bergson, selon laquelle les mots sont comme des « étiquettes » que nous collons sur les choses : sans même que nous nous en rendions compte, notre langage classe, trie, distingue, rassemble, bref, ordonne le réel pour en faire un monde, si tant est que le monde (tout comme le cosmos grec), c'est précisément ce qui est beau parce qu'ordonné et non chaotique. Or ces catégories, c'est bien le langage et lui seul qui les institue : loin d'être tirées du monde, ce sont elles qui lui donnent sa forme et sa consistance. Ainsi, il existe des langues pour lesquelles le partage fondamental entre

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