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Les Bonnes De Jean Genet

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Par   •  26 Juin 2013  •  6 179 Mots (25 Pages)  •  1 760 Vues

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LECTURE D’UNE ŒUVRE INTÉGRALE Jean GENET

Les Bonnes

Édition de référence des pages signalées : Folio théâtre,

Gallimard, 2001

Le rituel du théâtre

1. Cette question peut être traitée à partir du début de la pièce jusqu’à la sonnerie du réveil qui révèle, en même temps que le théâtre dans le théâtre, le jeu des soeurs. Comme des enfants, le temps du jeu fini, elles se dépêchent de revenir au réel : « dépêchons-nous. Madame va rentrer » (p. 32). Claire se rhabille promptement. Jeu également décelable dans cette scène lorsque Claire sort du rôle de madame pour apostropher sa compagne de jeu : « mais dépêche-toi, nous n’aurons pas le temps. Si la robe est trop longue, fais un ourlet avec des épingles à nourrice » (p. 25). Un peu plus loin elle dira à sa soeur :

« Tu sens approcher l’instant où tu quittes ton rôle » (p. 26). Plus tard encore, Solange quittera le personnage de Claire : « car Solange vous emmerde » et Claire la rappellera à l’ordre : « Claire, Solange, Claire ! » (p. 29), et peu avant la sonnerie, Solange affirme : « je connais la tirade » (p. 31). Le mot tirade peut être pris à double sens. Au sens figuré, il souligne le caractère répétitif et prévisible des reproches que Claire adresse à Solange. Pris au sens propre, il désigne la théâtralité de la situation, le fait que les bonnes sont en représentation. Ainsi le lecteur attentif peut deviner avant même la sonnerie du réveil que cette scène est un jeu entre les soeurs. Néanmoins, ce théâtre dans le théâtre apparaît tout autant un cérémonial qu’un jeu par la gravité et l’intensité de l’échange entre les personnages. Il y a également l’habillage ritualisé, la présence des fleurs, de trop de fleurs, la langue poétique et le réveil même qui masque clairement la fin d’une cérémonie rituelle puisque limitée dans un temps précis.

2. Toute la scène de la mort de Claire renoue avec le jeu des Bonnes à partir de la page 96, lorsque Solange s’adresse à Claire en la vouvoyant et en lui faisant endosser le rôle de Madame. Claire entre immédiatement dans son jeu, mais cette fois le réveil ne sonnera pas et le meurtre de Claire jouant Madame sera consommé. Le jeu s’est déréglé, la cérémonie sacrificatoire a pris le dessus.

3. C’est par le langage que le jeu s’installe et que la fiction (la vie « réelle » des bonnes) glisse dans un deuxième degré de la fiction (les bonnes jouant à Madame et à la bonne). Il est important d’étudier de près l’énonciation : les passages de la 2e personne du singulier à la 2e personne de pluriel sont significatifs du passage de l’identité chapitre 4 : personnages, acteurs et rôles • 89 de la bonne à celle de Madame et significatifs aussi du brouillage d’identités entre Claire et Solange qui sont pour

Madame interchangeables. La 3e personne sert à la fois à évoquer la personne physiquement absente mais omniprésente de Madame mais est aussi employée comme formule de politesse. Cet emploi contribue encore à brouiller les pistes.

On remarque aussi que le langage poétique vient, en décalage d’une situation banale, mettre en doute ce qui est joué et nous alerter sur la prétendue « réalité » de la scène. Ainsi, au moment du nettoyage des chaussures dans la première scène, le lecteur spectateur est guidé vers un ailleurs, il sent que ce qui se joue est d’un autre ordre : « Pensez-vous qu’il me soit agréable de me savoir le pied enveloppé par les voiles de votre salive ? Par la brume de vos marécages ? ». Il faut alors déboucher sur le jeu de l’acteur et se demander quel type de jeu les actrices vont mettre en oeuvre. C’est à partir d’interrogations de ce genre, portées par le texte même, qu’on pourra mieux comprendre le sens du texte de Genet, Comment jouer Les Bonnes ?, et qu’on pourra utilement se référer aux documents iconographiques de mises en scène proposés.

Le jeu des doubles

4. Le jeu de doubles se complexifie déjà dans Les Bonnes du fait qu’elles sont deux à la place du valet, contrairement à la comédie classique ou à des pièces plus modernes qui renouvellent le couple maître/valet, comme Mademoiselle Julie de Strindberg ou Maître Puntila et son valet Matti de

Brecht.

Les deux bonnes sont interchangeables au regard de Madame qui voit en elles des fonctions plus que des êtres. Lorsqu’elles jouent leur jeu de rôle, Solange ne garde pas son identité de Solange mais devient Claire. Quant à la relation qu’elles entretiennent avec leur maîtresse, elle est proprement d’identification et de dédoublement, comme si Genet poussait à l’extrême les commentaires souvent entendus selon lesquels Sganarelle ou Matti seraient traités en doubles de leur maître.

La relation psychotique d’identification et le dédoublement schizophrénique ne peuvent que conduire à la mort.

Ce dédoublement qui menace l’identité est symbolisé par le vêtement. Lorsque Claire enfile par-dessus sa robe noire de bonne la robe de Madame, il n’est plus possible de revenir en arrière et de cesser le jeu.

Même si Genet ne fait pas de sa pièce l’étude d’un cas clinique, rappelons toutefois qu’il s’inspire d’un fait divers, le meurtre des soeurs Papin à propos duquel Lacan parle de « délire à deux ».

L’inversion des signes

5. Durant toute la tirade, Solange affirme son crime comme l’accession à une reconnaissance, à une dignité.

Désormais on ne l’appellera plus Solange mais mademoiselle Solange Lemercier, et à la fin de la tirade, mieux que Solange Lemercier, le nom socialement digne, elle sera : « la femme Lemercier, La Lemercier La fameuse criminelle ». Dans la gradation de la phrase, l’abjection devient valeur suprême. La robe rouge du crime lui donne le même habit que Madame, la hausse socialement, ellepeut annoncer : « Je suis l’égale de Madame et je marche la tête haute. »

À partir du moment où elle est sur le balcon, elle nous livre une somptueuse description de son châtiment, la condamnation à mort, inextricablement mêlée à une vision de l’enterrement de Claire dans une pompe digne d’un enterrement royal. Il s’agit par les termes employés, les couleurs évoquées, le rythme ascendant de la phrase de nous emmener dans l’ascension vers la gloire de Solange et de Claire. Cette ascension qui n’est que descente vers le crime et la mort est empreinte d’une forte atmosphère religieuse

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