Lecture linéaire d'un extrait de "Apologie à Raymond Sebond", Montaigne
Commentaire de texte : Lecture linéaire d'un extrait de "Apologie à Raymond Sebond", Montaigne. Recherche parmi 303 000+ dissertationsPar Yabelle • 25 Novembre 2025 • Commentaire de texte • 2 574 Mots (11 Pages) • 23 Vues
Séance 11 : aller plus loin que le bout de son nez
[pic 1]Michel Eyqem est né au château de Montaigne en Périgord en 1533 : aîné d’une famille de gentilhommes, il prendra le nom du domaine en héritage. Montaigne est magistrat au Parlement de Bordeaux comme son père, commence comme lui une carrière politique mais l’abandonne. Mais c’est grâce à cela qu’il fait la rencontre qui va bouleverser sa vie : en 1557, il rencontre Etienne de La Boétie, magistrat comme lui et leur amitié est encore évoquée à notre époque comme un symbole. C’est la mort de son ami qui est sans doute à l’origine de l’œuvre magistrale de Montaigne : les Essais s’écrivent au milieu des livres que lui a légués son ami à partir de 1570 et se poursuivra jusqu’en 1588, quatre ans avant la mort de cet humaniste qui a participé et réfléchi aux bouleversements de son époque.
Dans le second livre des Essais, on trouve l’« Apologie de Raymond Sebond », écrit vers 1580. Raymond Sebond est théologien catalan qui a vécu à la fin du XIVème siècle et au début du XVème. L’essai se présente comme une « apologie », c’est-à-dire une défense de l’ouvrage du théologien catalan que Montaigne a d’abord traduit et dont la pensée l’a beaucoup marqué.
Dans cet extrait du chapitre 12, Montaigne propose une argumentation en faveur de la remise en question des certitudes scientifiques en prenant comme exemple l’astronomie.
Lecture
Les mouvements du texte :
1/ l. 1 à 19 : Montaigne énumère les différentes théories astronomiques qui ont été développées jusqu’à ce jour, ce qui montre que toute vérité scientifique peut être remise en cause.
2/ l.20 à la fin : Montaigne nous interpelle et nous invite à l’esprit critique.
Problématique :
Comment Montaigne nous invite-t-il à réfléchir par nous-même ?
Explication de texte :
1/ l. 1 à 19 : Montaigne énumère les différentes théories astronomiques qui ont été développées jusqu’à ce jour, ce qui montre que toute vérité scientifique peut être remise en cause.
Montaigne évoque en effet le mouvement du « ciel », des « étoiles » et de « la Terre », mais tel qu’il a été envisagé par les astronomes « pendant trois mille ans ». L’hyperbole temporelle n’empêche pas que cette manière d’envisager l’univers est terminée, ce qui est marqué par l’emploi du passé composé dans le texte original comme dans sa transcription : « Le ciel et les estoilles ont branlé » ou « ont été considérés [...] comme se mouvant ». Cette observation, qui faisait de la Terre une planète fixe autour de laquelle se mouvaient les astres, était donc moins un fait scientifique qu’une interprétation à laquelle « tout le monde [...] a cru », le passé composé marquant encore une fois que cette théorie n’a plus cours. Le fait qu’elle ait suscité une adhésion généralisée n’en fait pas pour autant une vérité scientifique.
Montaigne marque une rupture dans cette interprétation du monde avec la conjonction de subordination temporelle « jusqu’à ce que » et l’introduction du passé simple. Cette fois il cite de grands astronomes de l’Antiquité qui font autorité dans ce domaine et marque l’attrait des humanistes dont Montaigne fait partie pour les grands intellectuels de l’Antiquité : « Cléanthe de Samos [...] Nicétas de Syracuse ». Cependant cette autorité est modalisée par l’alternative marquée par la conjonction de coordination « ou » : on ne sait lequel des deux « s’avisa de soutenir » que c’était la Terre qui était mobile, d’autant que pour le second il s’agit d’une information médiatisée par « Théophraste ». Si le doute pèse sur la paternité de la découverte, le verbe s’aviser interroge également : Montaigne veut-il soulever qu’il ne s’agit que d’une idée singulière qu’a eue l’un « ou » l’autre et que celui-ci a eu l’audace de la démontrer et de persister dans cette idée, ce que semble suggérer le verbe « soutenir » ? L’Histoire raconte que Nicétas, élève de Pythagore, s’est heurté dans son affirmation à l’autorité suprême que représentait Aristote. Montaigne n’entre pas dans le débat pour savoir qui a raison ou tort mais on doit lui reconnaître une certaine honnêteté intellectuelle puisqu’il cite ses sources et rappelle qu’il ne fait que parler « d’après Théophraste » en attribuant cette idée nouvelle à Nicétas.
En tout cas, la théorie de la mobilité de la Terre qui est défendue autour du 4ème siècle avant JC est l’exacte antithèse de celle qui a eu cours « pendant trois mille ans ». Le verbe pronominal se mouvoir et l’image de la Terre « tournant sur son axe » soulignent le caractère autonome du mouvement de la planète. Cependant elle surprend le lecteur contemporain qui ne lui accordera pas plus de fiabilité qu’à la première, la Terre étant décrite comme « suivant le cercle oblique du Zodiaque ». Il y a là confusion entre l’astronomie et l’astrologie et on voit que la carte du ciel décrite par les Antiques était basée plus sur leur imagination que sur des données scientifiques avérées.
Montaigne lui, arrive en faisant un grand écart temporel à son époque contemporaine et pose la troisième étape de son exposé sur les différentes théories liées à l’astronomie. L’auteur s’exprime alors au présent d’actualité pour évoquer « ce principe », celui de la mobilité de la Terre, établie « de [son] temps » par le grand astronome « Copernic ». La démonstration de Copernic a eu lieu au début du 16ème siècle : Montaigne va donc dire au passé composé, qui marque l’achèvement de ces travaux, que « Copernic a si bien établi » la mobilité de la Terre que désormais on « s’en sert pour en déduire » toutes les théories « astronomiques » qui en découlent. Sans doute Montaigne fait-il allusion à l’héliocentrisme. On remarquera les hyperboles qui touchent le grand savant polonais qui « a si bien » fait les choses, que cette découverte permet « très régulièrement » d’avancer dans de nouvelles connaissances, donc l’éloge que lui fait Montaigne, qui montre aussi avec le démonstratif qui introduit « ce principe » que Copernic, en grand humaniste, s’est inscrit dans la continuité des grands savants de l’Antiquité, allant plus loin dans la démonstration.
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