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L'aumône de Dieu

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Par   •  1 Avril 2016  •  Analyse sectorielle  •  3 279 Mots (14 Pages)  •  242 Vues

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L'aumône de Dieu: Le périple d'un enfant talibé en période d'hivernage!

6 heures du matin passées de quelques minutes dans le quartier populaire de Lyndiane à Ziguinchor. Les rues dégoulinent encore, après la forte pluie qui s'est abattue la nuit dernière dans la capitale du sud. Et rien ne laisse présager une amélioration du temps dans les prochaines heures. On a plutôt l'impression que le ciel va bientôt s'écrouler sous le poids de ces gros nuages noirs suspendus là-haut. Les rues sont presque vides. On ne voit personne, à part quelques rares travailleurs qui vont tranquillement au boulot. On n'entend rien non plus, sauf les premiers coups de balai gratter le sol de quelques cours de maisons par-ci, le grincement de quelques portes qui s'ouvrent par-là, et le ronflement du moteur d'un car au loin. Mais notre attention est plutôt attirée par les cris d'un enfant qui pleure à chaudes larmes et qui vient de s'échapper de cette grande concession située près de la mosquée de Lyndiane. Il s'appelle Amadou Oury Diallo et il a à peine 10 ans. On s'était rencontrés la veille et on s'était donné rendez-vous pour l'accompagner dans son aventure du jour. Nous venons juste de rater l'occasion de venir le chercher chez lui et de sentir l'ambiance qui règne ici chez son maître qui est supposé enseigner le coran à ces enfants de 7 à 14 ans. Il pleure encore avec son pot accroché en bandoulière sur l'épaule. Nous l'avons tout de suite reconnu, car il porte encore les mêmes habits sales et ne porte pas de chaussures. D'autres enfants sortent au même moment de la concession pour affronter leur destin d'enfant mendiant.

Il est à peine 7 heures. Une nouvelle journée commence. Et elle sera certainement tout sauf facile, vu le mauvais temps qu'il fait. Là-haut dans les nuages se prépare manifestement un grand orage, pendant qu'ici bas se préparent de pauvres enfants innocents pour aller à la quête des quelques poignées de pièces de monnaie et quelques pots de riz qui pourraient leur assurer, ce soir, un moment de répit, le gîte et le couvert. "Il était fâché et m'a frappé avec son bâton parce qu'hier je n'ai ramené que 300 francs au lieu de 500 francs. Nous devons tous mendier et rapporter chacun 500 francs, peu importe la situation…" pleurniche l'enfant d'une voix tremblante, quand nous tentons de le calmer. Quelques minutes après, nous parvenons à le calmer. Nous discutons un peu, le temps de le briefer sur la façon dont doit se dérouler le reportage. Il se ressaisit vite et fait signe de la tête pour dire que ça lui convient. "Le mercredi est une journée plus ou moins facile, car c'est jour de ramassage d'ordures. Les mamans nous chargent de leur sortir leurs poubelles et elles nous donnent quelques pièces… 50 francs… mais il y'en a qui donnent 100 francs. J'aurai la somme Inch Allah…" dit-il d'un air un peu plus rassuré. Pourtant les quelques tentatives qu'il a faites jusque-là au seuil des portes des maisons sillonnant la rue ne se sont soldées pour le moment que par quelques pièces de 10 francs, une de 25 francs et deux petits gobelets de riz. N'ayant pas eu le temps de prendre le petit déjeuner, nous lui proposons de partager avec nous quelques petits pains au chocolat chez le boutiquier du coin qui vient juste de recevoir sa première livraison de pains. Il accepte notre invitation. Son visage se délie de plus en plus. Il semble même avoir retrouvé le sourire quand il aperçoit tout à coup un de ses compagnons. Dès que ce dernier arrive à lui, Amadou coupe son pain au milieu et lui donne la moitié. Nous observons et écoutons les deux enfants discuter un instant en Peul. Ils semblent être de très bons amis. Nous sommes curieux de connaître leur projet du jour, parce qu'ils semblent être en train de tracer leur plan de navigation: la feuille de route qui doit leur assurer le fameux "versement". "Et il me faut boucher un trou de 200 francs…" précise Amadou tout de suite à son ami, Aliou. Avant même de leur poser la question, Amadou nous confirme nos suppositions. Mais, les ayant écouté discuter en Peul, une question nous traverse l'esprit. Nous leur demandons s'ils sont originaires de Ziguinchor ou s'ils viennent plutôt de la Région de Kolda ou encore du Nord du Sénégal. "Je viens de Kolda. Quand mon père est mort, mon oncle nous a amenés ici, mon grand frère et moi, pour apprendre le Coran. Mais il a pris la fuite depuis 2011 pour aller apprendre un métier à Dakar parce que notre maître coranique nous maltraitait. Et il le fait jusqu'à présent. Mon frère m’avait proposé de prendre la fuite avec lui. Mais je venais d'arriver et j'avais peur. Maintenant j'aimerais faire comme lui, mais je ne sais pas où aller et je ne sais même pas si c'est une bonne idée, car je n'ai pas de nouvelles de lui et j'ignore s'il s'en est sorti à Dakar. Et je ne veux pas non plus m'enfuir pour retourner chez mon oncle à Kolda. Je le déteste encore plus que mon maître coranique. Alors je suis obligé de rester ici jusqu'à ce que je trouve une solution…" répond Amadou. "Moi je suis de la Guinée. J'étais avec mes parents à Dakar où mon père avait une petite boutique à Pikine. Comme il battait souvent ma mère, elle a pris la fuite en m'emmenant avec elle, alors que j'avais 5 ans. Quand nous sommes venus chez ma tante au Carrefour Diaroumé, ma mère m'a laissé là-bas pour aller chercher du travail en Gambie. Le mari de ma tante me faisait travailler beaucoup et il disait que je suis un enfant têtu. Il m'a emmené à l'école coranique là-bas. Ensuite, en 2010 quand j'ai eu 8 ans, il m'a menti en me disant qu'il va m'envoyer à Ziguinchor chez son cousin où je pourrais commencer à apprendre la mécanique. Mais ce n'était que des mensonges. Son cousin n'est rien d'autre qu'un maître coranique qui maltraite ses élèves aussi, surtout quand ils ne ramènent pas le versement complet…"   dit aussi Aliou qui vient d'être interrompu par une maman qui les interpelle à l'autre bout de la rue. "Ah, c'est l'heure! dit-il souriant.

Il est 8 heures. Les mamans commencent à sortir les poubelles. Certaines emmènent elles-mêmes leurs poubelles. D'autres sollicitent les enfants talibés pour qu'ils leur portent les sacs de poubelle à l'autre rue où doit passer le camion de ramassage des ordures ménagères. Mais elles doivent payer d'avance. Une maman appelle par-ci, une autre par-là. Les talibés accourent vite, ils accrochent leur pot en bandoulière, empoignent un sac à droite, un autre à gauche, et peinent parfois même à attraper correctement les sacs avec leurs petites mains. D'un geste acrobatique, ils placent leur pot de telle sorte que leurs commissionnaires peuvent y mettre l'aumône et/ou les frais de portage. Aussitôt l'argent reçu, ils vont vite déposer les sacs à l'endroit indiqué. L'odeur nauséabonde qui se dégage des sacs d'ordures qui parfois dégoulinent sur leurs haillons et sur le sol ne les gène apparemment pas. Ils se précipitent pour finir une mission et en prendre une autre, afin de ramasser vite le maximum d'argent possible, avant que n'arrivent d'autres talibés. Les deux garçons semblent être dans leur élément, même si les sacs sont parfois lourds. Ils maîtrisent bien la situation. Ça fait déjà plus d'une heure qu'ils sillonnent cette longue artère qui mène vers le Boulevard Alpha. Si nos comptes sont bons, ils doivent avoir chacun déjà plus de 500 francs dans son pot. Mais ils ne s'en limitent pas là. Ils sont tous les deux hyper motivés. Et Amadou, lui, se rappelle encore qu'il a un déficit à combler. Il ne reste plus qu'une petite dizaine de maisons à faire, et nous atteindrons le boulevard. Mais d'une minute à l'autre la pluie s'emble brusquement s'échapper des gros nuages noirs qui l'emprisonnaient là-haut. Et sans même prévenir, il se met à pleuvoir des cordes. Du coup, le nombre de missions se multiplie, car même les braves mamans qui voulaient faire le travail elles-mêmes capitulent pour confier leurs sacs de poubelles aux deux enfants. Ils sont tous les deux gais. Ils font des vannes, éclatent de rires… et tournent la tête de temps en temps vers le ciel, laissant la pluie leur caresser le visage comme s'ils voulaient remercier Dieu qui volerait ainsi à leur secours en leur gratifiant de cette charité divine. Entre temps, les enfants ont mis chacun son riz et ses pièces de monnaie dans un petit sac en plastique. Ils exécutent vite les tâches. Amadou vient de déposer son dernier sac dans ce gros tas que le camion ne vas pas tarder à ramasser. Nous sommes tous trempés. Nous lui proposons de faire une petite pause et de nous mettre à l'abri, juste au même où Aliou vient lui aussi de déposer son dernier sac. Les deux garçons sont bien d'accord avec notre proposition. Là, à l'intersection juste en face du Boulevard Alpha, nous choisissons de nous refugier sous le toit débordant de la devanture d'un salon de couture fermé. Les deux enfants tendent les bras sous la pluie pour se rincer et se débarrasser des dernières traces d'ordures. Ensuite, ils déballent leur bourse et se mettent à compter l'argent qu'ils viennent de gagner. Amadou a pu collecter 1100 francs, tandis qu'Aliou en a 850. Ils sont contents d'avoir si bien commencé cette journée qui s'annonçait pourtant difficile. "Alors, nous pouvons tous rentrer chez nous quand la pluie s'arrêtera?" Leur dis-je, juste pour les taquiner. Ils rient et rétorquent que la journée ne fait que commencer et qu'ils doivent prévoir les jours creux. Nous leur posons des questions pour tenter d'en savoir un peu plus concernant ces jours creux. Alors, ils nous expliquent qu'ils ont un homme de confiance à qui ils confient souvent leurs excédents, par exemple quand ils tombent sur leur jour de chance comme aujourd'hui. Nous leur posons la question de savoir comment ils font quand ils n'y a plus d'excédents. "Est-ce qu'il vous arrive de voler pour combler vos déficits de versement?" Ils répondent presqu'en même temps d'un ton catégorique "Non! Jamais!" Puis, Aliou poursuit: "On nous colle souvent cette étiquette, mais tous les talibés ne sont pas des voleurs. Nous préférons recevoir les coups de bâton, plutôt que de voler les biens d'autrui. Un jour, un de nos camarades s'est aventuré à voler un short au marché. Le marchand l'a attrapé et l'a roué de coups. Avant que les gens ne lui viennent au secours, le marchand l'avait déjà blessé gravement. Heureusement qu'il y avait une femme très généreuse qui a vu la scène. Elle a récupéré notre camarade qu'on venait juste de libérer des mains du marchand. Elle l'a emmené chez elle et l'a soigné..." Les récits des garçons sont passionnants et tristes à la fois. Nous n'avons même pas vu le temps passer. Et avec cette pluie incessante, on a plutôt l'impression que les heures sont réduites à quelques petites dizaines de minutes.

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