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Peut-on encore lire aujourd'hui lire le disciple de Paul Bourget ?

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Par   •  27 Novembre 2012  •  Dissertation  •  2 742 Mots (11 Pages)  •  761 Vues

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PEUT-ON ENCORE AUJOURD’HUI LIRE LE DISCIPLE

DE PAUL BOURGET ?

Toutes les fois qu’une doctrine aboutira, par voie de conséquence

logique, à mettre en question les principes sur lesquels repose

la société, elle sera fausse, n’en faites pas de doute.

(F. Brunetière, compte-rendu du DISCIPLE

dans la REVUE DES DEUX MONDES, 1889 )

Il ne saurait y avoir pour la pensée une pire domination que celle

des moeurs.

(A. France, compte-rendu du DISCIPLE dans

LE TEMPS, repris dans LA VIE LITTERAIRE, T. III)

[in : Le Trimestre psychanalytique, publication de l’Association freudienne internationale, Paris, 1993, n°2, p. 63-70.]

“Par-dessous l’existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience et dont nous endossons la responsabilité, probablement illusoire, tout un domaine s’étend, obscur et changeant, qui est celui de notre vie inconsciente. Il se cache en nous une créature que nous ne connaissons pas et dont nous ne savons jamais si elle n’est pas précisément le contraire de la créature que nous croyons être” (cité par L. J. Austin, PAUL BOURGET, SA VIE ET SON OEUVRE JUSQU’EN 1889, Paris, Droz éd., 1940, p. 113 ).

Ces lignes sont de Paul Bourget, et elles se trouvent dans la préface d’un roman, L’IRREPARABLE, publié en 1883. Dans les ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, parus la même année, on peut encore lire ceci : “Notre moi nous échappe presque à nous-mêmes, sans cesse envahi par les ténèbres de l’inconscience, sans cesse à la veille de sombrer d’un naufrage irréparable dans les flux et les reflux de la morne et silencieuse marée des phénomènes dont il est un flot” (id., p. 203). Ces déclarations s’inscrivent, selon la perspective adoptée par leur auteur, dans le contexte d’une analyse psychologique appuyée sur un principe d’observation, qui décompose la continuité apparente de la vie mentale, pour révéler que celle-ci, faite de ruptures et de crises, est fondamentalement dissociée et plurielle. Citons encore, à l’appui de cette thèse générale, cet extrait d’un autre roman de Bourget, CRUELLE ENIGME, qui est de 1885 :

“S’il fallait une preuve de la multiplicité foncière de notre personne, on la trouverait dans cette loi, habituel objet de l’indignation des moralistes, qui veut que la vision du chagrin des êtres les plus aimés ne puisse, à certaines minutes, nous empêcher d’être heureux. Il semble que nos sentiments soutiennent dans notre coeur, et les uns contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L’intensité d’existence de l’un d’entre eux, même momentanée, ne s’obtient qu’au prix de l’exténuation de tous les autres” (id., p. 114).

Cette”observation” pourrait faire penser à certaines pages de Proust si nous ne savions son auteur, littérairement, se situe quelque part entre Octave Feuillet et Henry Bordeaux ; et, si elle ne pourrait certainement pas être signée du nom de Freud, elle fait penser à certaines thèses de Spinoza, que Bourget avait étudié de très près dans sa jeunesse (le premier texte de Bourget, publié en 1872 dans LA RENAISSANCE sous le nom de Pierre Pohl, avait été un article sur Spinoza), et dont il avait fait, pour élaborer son propre système d’analyse de la vie mentale, une sorte de modèle littéraire. Mais si on y regarde d’un peu plus près, on s’aperçoit que la conception esquissée par Bourget regarde aussi d’un autre côté : à travers la notion d’inconscient, et le principe de dissociation du moi que celle-ci soutient, ce qui est visé c’est toute la frange obscure, le poids fatal de l’hérédité, réfractée à travers l’élément du milieu vital et culturel, dans une perspective qui, littérairement, évoque à la fois Ibsen et Zola, et, philosophiquement, reste surtout marquée par l’influence de Schopenhauer.

L’évocation du nom et de l’oeuvre, pour ne pas parler de la pensée, de P. Bourget prête aujourd’hui à sourire, tant ils paraissent obsolètes. Pourtant, il n’est pas tout à fait futile de se rappeler l’événement intellectuel que fut en 1889 la publication de son roman LE DISCIPLE, qui l’a fait reconnaître par ses contemporains, mais par eux seuls il est vrai, comme un écrivain important : et l’événement en l’occurrence ne fut pas tout à fait détaché du scandale déclenché par la publication de ce livre, qui a fait l’effet, en cette fin de siècle, d’une sorte de brûlot, davantage réactionnaire d’ailleurs que révolutionnaire, car la leçon essentielle qui s’en dégageait était celle du nécessaire retour des valeurs morales, mises à mal par le relativisme et le scepticisme liés au développement des sciences positives et de la société démocratique. Précurseur en quelque sorte de Spengler, Bourget a voulu être l’analyste, moins des phénomènes de la conscience individuelle, que d’une dérive des formes collectives de la socialité, dont il a fait commencer le déclin au moment qui avait vu triompher les idéaux républicains. Et l’on comprend que Maurras ait trouvé lui-même quelque grain à moudre, en trouvant, dans les ETUDES DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE, ce diagnostic :

“Il y a un mouvement secret des intelligences. Les conceptions de Darwin et de Herbert Spencer se répandent dans l’atmosphère spirituelle et pénètrent les nouveaux venus. Ayons confiance dans la vertu de ces doctrines qui bouleversent la politique comme elles bouleversent les lettres après avoir bouleversé les sciences naturelles. Le temps approche où la société n’apparaîtra plus aux regards des adeptes de la philosophie de l’évolution comme elle apparaît au regard des derniers héritiers de l’esprit classique. On y verra, non plus la mise en oeuvre d’un contrat logique, mais bien le fonctionnement d’une fédération d’organismes dont l’individu est la cellule” (id., p. 192).

Remarquons l’ambivalence de cette prédiction désenchantée, qui n’est pas sans évoquer le Renan des DIALOGUES PHILOSOPHIQUES : elle affirme

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