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Comment pense l'homme? d'après la pièce de téâtre Les Justes d'Albert Camus

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Par   •  17 Avril 2012  •  Commentaire de texte  •  1 792 Mots (8 Pages)  •  1 307 Vues

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commentaire

Séquence : Comment penser l’Homme ?

Texte : les Justes Albert Camus

Qu’il s’agisse de ses essais, de ses romans ou de ses pièces de théâtres, Camus n’a jamais cessé de développer une vision du monde également marquée par les problèmes moraux et politiques. Cette vision s’enracine dans une perception aiguë de l’absurdité du monde. Mais chez Camus, cette prise de conscience de l’absurde lui permet de penser l’homme et de le redéfinir : c’est un homme révolté (voir l’essai L’Homme révolté). Parce que Camus pose la difficile question de la liberté dans un monde absurde et parce qu’il est préoccupé par les choix moraux et les valeurs que doit adopter l’homme, la technique dramatique s’avère être particulièrement adaptée. C’est ainsi que la pièce intitulée Les Justes déploie sous les yeux du spectateurs les contradictions et les souffrances inhérentes à l’exercice de la liberté en général , et à l’engagement politique en particulier.

Dans cette pièce, Camus met en scène un groupe de révolutionnaires russes qui préparent un attentat contre le grand-duc. Kaliayev est chargé de lacer la bombe sur la calèche ou se trouve l’aristocrate. Mais au moment de passer à l’acte il aperçoit a coté du grand-duc, deux enfants, et ne lance pas la bombe. Revenu auprès de ses camarades membres de l’Organisation, il insiste sur sa volonté d’être un justicier et non un assassin. Le spectateur assiste à une violente scène de débat entre les terroristes.

Lecture :

ANNENKOV, se levant

Stepan, nous oublierons ce que tu viens de dire, en considération de ce que tu as fait pour nous et avec nous. Souviens-toi seulement de ceci. Il s’agit de savoir si, tout à l’heure, nous lancerons des bombes contre des enfants.

STEPAN

Des enfants ! Vous n’avez que ce mot à la bouche. Ne comprenez-vous donc rien ? Parce que Yanek n’a pas tué ces deux-là, des milliers d’enfants russes mourront de faim pendant des années encore. Avez-vous vu mourir des enfants de faim ? Moi, oui. Et la mort par la bombe est un enchantement à côté de cette mort-là. Mais Yanek ne les a pas vus. Il n’a vu que les deux chiens savants du grand-duc. N’êtes – vous donc pas des hommes ? Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux, présents et à venir.

DORA

Yanek accepte de tuer le grand-duc puisque sa mort peut avancer le temps où les enfants russes ne mourront plus de faim. Cela déjà n’est pas facile. Mais la mort des neveux du grand-duc n’empêchera aucun enfant de mourir de faim. Même dans la destruction, il y a un ordre, il y a des limites.

STEPAN , violemment

Il n’y a pas de limites. La vérité est que vous ne croyez pas à la révolution. (Tous se lèvent, sauf Yanek). Vous n’y croyez pas. Si vous y croyiez totalement, complètement, si vous étiez sûrs que par nos sacrifices et nos victoires, nous arriverons à bâtir une Russie libérée du despotisme, une terre de liberté qui finira par recouvrir le monde entier, si vous ne doutiez pas qu’alors, l’homme, libéré de ses maîtres et de ses préjugés, lèvera vers le ciel la face des vrais dieux, que pèserait la mort de deux enfants ? Vous vous reconnaîtriez tous les droits, tous, vous m’entendez. Et si cette mort vous arrête, c’est que vous n’êtes pas sûrs d’être dans votre droit. Vous ne croyez pas à la révolution.

Silence. Kaliayev se lève.

KALIAYEV

Stepan, j’ai honte de moi et pourtant je ne te laisserai pas continuer. J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.

STEPAN

Qu’importe que tu ne soies pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien.

KALIAYEV

Nous sommes quelque chose et tu le sais bien puisque c’est au nom de ton orgueil que tu parles encore aujourd’hui.

STEPAN

Mon orgueil ne regarde que moi. Mais l’orgueil des hommes, leur révolte, l’injustice où ils vivent, cela, c’est notre affaire à tous.

KALIAYEV

Les hommes ne vivent pas que de justice.

STEPAN

Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils, sinon de justice ?

KALIAYEV

De justice et d’innocence.

STEPAN

L’innocence ? Je la connais peut-être. Mais j’ai choisi de l’ignorer et de la faire ignorer à des milliers d’hommes pour qu’elle prenne un jour un sens plus grand.

KALIAYEV

Il faut être bien sûr que ce jour arrive pour nier tout ce qui fait qu’un homme consente à vivre.

STEPAN

J’en suis sûr.

KALIAYEV

Tu ne peux pas l’être. Pour savoir qui, de toi ou de moi, a raison, il faudra peut-être le sacrifice de trois générations, plusieurs guerres, de terribles révolutions. Quand cette pluie de sang aura séché sur la terre, toi et moi serons mêlés depuis longtemps à la poussière.

STEPAN

D’autres viendront alors et je les salue comme mes frères.

KALIAYEV, criant

D’autres…Oui ! Mais moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi, et c’est eux que je salue. C’est pour eux que je lutte et que je consens à mourir. Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n’irai pas frapper le visage de mes frères. Je n’irai pas ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte. (Plus bas mais fermement.) Frères, je veux vous parler franchement et vous dire au moins ceci que pourrait dire

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