Horace de Pierre Corneille
Dissertation : Horace de Pierre Corneille. Recherche parmi 304 000+ dissertationsPar Amel Masmoudi • 29 Mars 2026 • Dissertation • 2 130 Mots (9 Pages) • 13 Vues
Au XVIIᵉ siècle, la tragédie française se développe sous l’influence des principes hérités de la tradition antique et des théories formulées notamment par Aristote dans la Poétique. Selon ce philosophe, la tragédie constitue « l’imitation d’une action » mettant en scène des hommes en action (Aristote, ch. VI, 92-95). Cette action doit être organisée selon une structure cohérente « un commencement, un milieu et une fin », et viser à susciter chez le spectateur deux émotions fondamentales : la pitié et la crainte. À ces principes s’ajoutent, dans le théâtre classique français, des règles esthétiques strictes telles que celles des trois unités, de la vraisemblance et de la bienséance, défendues par des théoriciens comme Jean Mairet et l’abbé d’Aubignac. Dans ce contexte, Horace de Pierre Corneille, représentée en 1640, s’inspire d’un épisode de l’histoire romaine rapporté par Tite-Live, tout en proposant une réflexion qui dépasse le cadre historique pour toucher aux enjeux politiques et moraux du XVIIᵉ siècle, l’époque de Louis XIII et du cardinal Cardinal Richelieu. Afin d’éviter une guerre entre Rome et Albe, les Horaces affrontent les Curiaces dans un combat singulier qui oppose des familles liées par l’amour et l’amitié. Ce conflit tragique entre devoir patriotique et sentiments personnels conduit au meurtre de Camille par son frère Horace, introduisant une tension morale majeure. Dès lors, il est légitime de se demander dans quelle mesure cette pièce correspond véritablement au modèle de la tragédie classique. Nous analyserons d’abord les éléments qui rapprochent la pièce du modèle tragique, notamment le respect des règles classiques et la puissance du conflit dramatique, tout en mettant en lumière certaines irrégularités propres à la conception cornélienne du tragique et conduisent au dénouement de la pièce. Nous examinerons ensuite les critiques formulées à propos de la duplicité de l’action et des imperfections de la structure dramatique, ainsi que la position de Corneille à ce sujet.
Tout d’abord, Horace présente de nombreux éléments conformes aux principes fondamentaux de la tragédie classique. En effet, la pièce respecte globalement la règle des trois unités. L’unité de lieu est assurée puisque l’action se déroule entièrement à Rome, plus précisément dans la maison du vieil Horace. Ce respect garantit la cohérence spatiale. Les événements extérieurs, tels que le combat entre les Horaces et les Curiaces, ne sont pas représentés sur scène. Ils sont rapportés par des récits, conformément à la règle de bienséance. Le récit de Julie à l’acte III en constitue un exemple significatif. Par ailleurs, la pièce respecte l’unité de temps. Aristote la définit comme une action qui se déroule « durant une seule révolution du soleil ou ne guère s’en écarter » (Aristote, ch. V, 92). Cette contrainte assure une forte concentration temporelle. Elle renforce également la cohérence et la tension dramatique. En outre, la règle de bienséance est rigoureusement observée. Les actes violents, notamment le combat entre les Horaces et les Curiaces ou encore la mort de Camille, ne sont jamais montrés directement sur scène, mais rapportés par des récits. En fait, elles sont évoquées par Julie puis par Valère : « Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur… Il trouve en le joignant que son frère n’est plus » (Horace, IV, 2, v. 1118-1122). De même, la mort tragique de Camille n’est pas montrée sur scène mais indiquée par la didascalie : « Camille, blessée derrière le théâtre » (Horace, IV, 5). Corneille respecte ainsi la bienséance en déplaçant la violence hors scène. Par ailleurs, l’unité d’action semble d’abord respectée, puisque l’intrigue principale s’organise autour d’un enjeu central : le destin de Rome dans son conflit avec Albe. Cette cohérence répond aux exigences aristotéliciennes d’une action unique et structurée. Les théoriciens du théâtre classique, comme Jean Mairet, insistent sur l’importance de cette unité pour assurer la clarté dramatique. Toutefois, cette apparente unité est progressivement mise à l’épreuve, notamment avec l’introduction du meurtre de Camille et du procès d’Horace, qui complexifient la structure dramatique. Ensuite, la pièce se distingue par sa capacité à susciter les émotions tragiques de pitié et de crainte. Comme le souligne Aristote, ces émotions sont d’autant plus fortes lorsque le conflit oppose des êtres liés par des relations familiales. Or, dans Horace, les personnages sont profondément unis par l’amour et l’amitié, ce qui rend leur affrontement d’autant plus douloureux. Camille aime Curiace, tandis que Sabine est à la fois l’épouse d’Horace et la sœur des Curiaces. Cette situation crée un déchirement moral intense. Ainsi, Curiace exprime pleinement cette contradiction tragique lorsqu’il déclare qu’il doit combattre celui qui va devenir son beau-frère. Il affirme son déchirement entre devoir et sentiments : « Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d’épouser la sœur, qu’il faut tuer le frère ». (Horace, II, 3, v. 470-471) Par ces paroles, il reconnaît que le combat entraînera nécessairement la mort de l’un ou de l’autre, malgré les liens qui les unissent. De même, Sabine incarne une figure tragique particulièrement touchante, puisqu’elle est condamnée à souffrir quel que soit le résultat du combat. Camille, quant à elle, exprime une douleur extrême après la mort de Curiace, notamment lorsqu’elle s’écrie : « Rome, l’unique objet de mon ressentiment ! » (Horace, IV, 5, v.1305). Cette réplique traduit une révolte passionnée contre les valeurs patriotiques, révélant toute la violence du conflit entre amour et devoir. La tragédie émerge ainsi de la violence au sein des liens familiaux, comme l’explique le critique Georges Forestier, que ce conflit constitue l’un des moteurs essentiels du pathétique dans le théâtre cornélien.
En outre, Corneille ne se limite pas aux émotions aristotéliciennes de pitié et de crainte, mais introduit également une troisième dimension essentielle : l’admiration pour la vertu héroïque. Le personnage d’Horace incarne en effet un idéal héroïque fondé sur le courage et la fidélité absolue à la patrie. Son geste extrême, lorsqu’il tue sa sœur pour avoir insulté Rome, illustre une vertu poussée à son paroxysme. Il affirme : « Rome a choisi mon bras, je ne l’abandonne pas » (Horace, II, 3). Le héros tragique se distingue ainsi par une vertu exceptionnelle capable de susciter l’admiration du spectateur. Le fratricide constitue sans doute l’acte le plus extrême de la pièce. Ainsi, lorsqu’il déclare : « C’est trop, ma patience à la raison
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