Les femmes et la question du genre dans l'Heptaméron
Cours : Les femmes et la question du genre dans l'Heptaméron. Recherche parmi 303 000+ dissertationsPar sierra01 • 19 Décembre 2025 • Cours • 5 908 Mots (24 Pages) • 7 Vues
Les femmes et la question du genre
Introduction
S’interroger sur le rôle particulier des personnages féminins (femmes) et sur le genre dans le cadre d’une œuvre écrite pas une femme peut ne pas nous surprendre aujourd’hui, à une époque où les questions liées au féminisme, à l’égalité entre les hommes et les femmes et aux identités de genres trouvent leur place dans divers débats sociaux.
La question des femmes, ou plus précisément des hommes et des femmes, et de leur identité de genre, est en effet abordée par MdN. La dichotomie de genre est souvent présente dans les textes comme dans les devis (« nous savons tresbien qu’elles sont femmes, et nous hommes » (p. 159) dit Saffredent). Cette dichotomie n'est pas toujours l’occasion d’un schisme net au sein de l’humanité entre les hommes et les femmes. Parfois, l’œuvre suggère une forme de ressemblance. C’est le cas de Longarine qui, annonçant la 16e nouvelle qu’elle va raconter : « ne soit tant à la louange des femmes que je vouldrois, si verrez vous qu’il y en a ayans aussi bon cœur, aussi bon esprit, et aussi pleines de finesses, comme les hommes » (p. 199). Si les hommes et les femmes sont comparés pour montrer qu’ils peuvent faire l’objet d’un discours de louange semblable, on voit bien que les catégories genrées sont pertinentes pour les devisants et les devisantes.
Les questions que l’on peut alors se poser, concernant l’œuvre de MdN, sont les suivantes :
- Pourquoi une telle insistance sur l’identité genrée des personnages comme des humains ? En quoi et pourquoi ces catégories semblent-elles pertinentes à l’esprit de l’autrice ?
- Que recouvre l’usage de ces catégories ? Quel(s) rôle(s) jouent-elles dans l’œuvre ?
- Les différences entre hommes et femmes sont-elles le support d’un discours descriptif (approche physiologique renaissante) ou idéologique, voire militant ? On se posera, dans cette perspective, la question du féminisme de l’autrice.
Précision méthodologique : on pourra, étant donné l’œuvre étudiée, estimer qu’il n’y a que deux genres (masculin et féminin) qui correspondent aux identités sexuelles des personnes (hommes et femmes). D’autres identités de genres sont possibles à la Renaissance – je pense en particulier à la question des personnes intersexes, qualifiées d’androgynes ou d’hermaphrodites au XVIe siècle, dont l’existence fait l'objet de discours médicaux comme philosophiques, et qui ouvrent le spectre du genre d’une façon remarquable. Reste qu’aucun personnage de L’H n’appartient à cette catégorie.
La construction d’un univers genré
L’équilibre des genres ?
Une remarque rapide pour commencer :
- Le choix de composer la compagnie des devisants d’autant d’hommes que de femmes est un choix remarquable. Il suggère une forme d’égalité (au moins quantitative) des genres pour ce qui est des personnages principaux de l’œuvre.
- Cette égalité quantitative crée aussi une disposition particulière. Une première dichotomie apparaît : malgré les relations que les personnages peuvent entretenir entre eux, leur genre les assigne, de facto, à deux camps distincts : le camp des hommes et le camp des femmes. Cette construction, la critique l’a soulignée, favorise le débat. L’égalité numérique semble autoriser les femmes à parler. Dans la société renaissante, on peut, en effet, douter que les femmes aient eu la liberté de parole que les devisantes possèdent dans l’espace des devis. L’égalité numéraire soutient cette liberté (on va voir qu’il y a un enjeu de solidarité féminine, de sororité derrière) et donc soutient la possibilité qu’il y ait des débats entre les devisant.e.s dans l’œuvre. Une autre configuration numérique plus déséquilibrée aurait sans doute influé sur le temps de parole, la liberté de parole, et même l’autorisation à parler des femmes comme des hommes (femmes silenciées pcq en minorité ; femmes accusées de trop prendre la parole par des misogynes en minorité, mais qui auraient pour eux la vérité des opprimés qui sont, par ailleurs, favorisés…)
On le voit donc, même de prime abord, l’identité de genres des hommes et des femmes est un élément important, structurant de l’œuvre, son écriture comme sa lecture.
L’éthos genré des membres des deux camps.
Le genre n’est pas qu’une donnée. Il fait aussi l’objet d’une véritable construction de la part de Marguerite de Navarre. On le voit en particulier dans les discours des devisants, qui témoignent de la construction de genre à laquelle s’essaie l’autrice. De ce point de vue, Gisèle Mathieu-Castellani écrit « Des femmes passionnées, des hommes raisonnables : le partage des rôles sexuels reste conventionnel, et Hircan et Parlamente représentent les deux discours ; le discours masculin traditionnellement misogyne […], le discours féminin idéalisant les vertus des dames » (Gisèle Mathieu-Castellani, « La “guerre des sexes” et la cause des femmes dans L’Heptaméron », p. 273). On peut appuyer cet avis sur quelques citations de l’œuvre :
- Oisille dit à Hircan : « Il me semble que vous avez tant accoutumé de dire mal des femmes, qu’il vous sera aisé de nous faire quelque bon conte à la louange des hommes [...] » (p. 225) 🡪 Oisille met en avant la misogynie du personnage d’Hircan et lui demande, pour changer de type de discours, sans changer sa position idéologique, de ne pas dire du mal d’une femme, mais de louer un homme. Au fond, elle ne demande que de changer de face d’une même pièce. Discursivement, la variation est importante : on passe d’une rhétorique du blâme, potentiellement violente, à la louange ; mais du point de vue des idées, la démarche n'est pas essentiellement modifiée.
- « Je dois donner ma voix à Parlamente, laquelle, pour son bon sens, saura si bien louer les dames [...]. » (p. 250) 🡪 Idem, on identifie ici bien le rôle attribué aux personnes.
Une autre citation intéressante montre à quel point les femmes, comme les hommes, ont intériorisé une sorte de rapport hiérarchique de domination contre lequel ils et elles s’insurgent parfois, qu’ils et elles questionnent parfois, voire critiquent, mais qui n’est jamais complètement aboli :
Parlamente : « C’est raison que l’homme nous gouverne comme notre chef. » (p. 387).
Hircan : « Voilà le plus grand fou dont j’ouïs jamais parler! Est-il raisonnable, par votre foi, que nous mourions pour les femmes qui ne sont faites que pour nous, et que nous craignions leur demander ce que Dieu leur commande de nous donner ? » (p. 92).
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