La Corriveau
Commentaire de texte : La Corriveau. Recherche parmi 304 000+ dissertationsPar allaten • 27 Août 2026 • Commentaire de texte • 1 452 Mots (6 Pages) • 5 Vues
La Corriveau [pic 1]
Une nuit, un bonhomme du nom de François Dubé s’en revenait d’une veillée à Beaumont, où il avait trinqué pas mal fort avec ses amis. Il voyageait seul avec son cabrouette[1] et sa guévalle[2] et un flacon d’eau-de-vie pour lui tenir compagnie. C’était un homme costaud et sans peur, et, même un peu éméché, il ne manquait pas de courage. Ses amis tentèrent par tous les moyens de le convaincre de rester à coucher pour éviter qu’il prît la route à une heure si tardive. Surtout que chacun savait que le chemin du retour mènerait l’ami François tout droit au carrefour de la Pointe-Lévis, où était suspendue la sinistre cage de la Corriveau.
Mais refusant leurs arguments, François Dubé se mit à rire :
- Voyons donc ! Je l’ai passé en venant la cage de la sorcière ! Elle était bien tranquille avec son crâne sans yeux. Peuh !
On avait beau être plein de courage et de bravoure, les plus farauds savaient bien que de circuler seul la nuit comportait quand même certains risques. Celui d’entendre d’étranges plaintes venant du squelette de la pécheresse enfermé dans sa cage, et de déranger les corbeaux qui achevaient de dépouiller la carcasse de ses derniers lambeaux de chair. Avouons tout net que l’idée de contempler un tel spectacle en aurait fait frissonner plus d’un, peureux ou non.
Mais François passa outre aux conseils de prudence. Il grimpa dans sa voiture, fouetta sa guévalle et s’en alla en pleine noirceur. Arrivé au carrefour des quatre chemins de la Pointe-Lévis, il lui sembla bien entendre un bruit, une plainte, mais il se dit que c’était le vent qui sifflait. La cage suspendue se balançait légèrement. La Corriveau, pendue pour meurtre, avait déjà traversé deux saisons dans sa cage. Mais un squelette impie peut, sans même parler, implorer assistance, quémander des prières aux passants. François Dubé le savait. C’est pourquoi il s’empressa, en passant sous la cage, de ralentir, d’ôter son bonnet et de réciter la prière des morts à l’intention de cette pauvre femme.
Puis il repartit à vive allure, non sans remarquer qu’un bruit répété : tic tac, tic tac…lui faisait escorte.
- Ah ! s’écria-t-il, quelques fers de mon cabrouette se seront décloués.
Et il descendit de voiture pour examiner tout ça. Mais tout était en règle. Il reprit donc sa route mais le bruit : tic tac, tic tac…continua de le suivre.
- Tant pis ! fit-il en prenant une bonne lampée d’alcool.
Au bout d’un moment, l’endormitoire le prit.
« Je vais m’arrêter faire un petit somme », se dit-il. Il s’arrêta, descendit et attacha sa bête. Il allait se glisser sous la voiture quand la fantaisie lui prit de regarder le ciel pour avoir une idée de l’heure. La disposition des astres lui indiqua qu’il était passé minuit.
« C’est grandement l’heure de dormir », se dit-il. Tout à coup, il fut saisi de surprise en apercevant devant lui, de l’autre côté du fleuve Saint-Laurent, une ribambelle de feux qui se mirent à danser. Puis le vent porta vers lui les vers de chansons qu’il reconnut aussitôt :
Allons gai, compèr’ lutin[pic 2]
Allons gai, mon cher voisin !
Allons gai, compèr’ qui fouille,
Compère crétin la grenouille !
Des chrétiens, des chrétiens,
J’en f’rons un bon festin.
François n’en croyait pas ses yeux ni ses oreilles ! Les sorciers de l’île ! C’étaient bien eux, tous les diables et les feux follets[3] qui menaient le sabbat.[4] Longtemps, François resta appuyé à une clôture : il ne voulait rien manquer de ce spectacle, mais il avait beau se crâner, la présence de tous ces démons chanteurs ne le rassuraient pas trop. Surtout qu’il lui sembla qu’il entendit encore le tic tac.
Mais il était bien trop occupé à observer les sorciers, lutins et feux follets de l’île d’en face pour s’inquiéter de si peu. Tout à coup, au moment où il s’y attendait le moins, il sentit deux grandes sèches, comme des griffes d’ours, lui serrer les épaules. Il se retourna tout effarouché et se trouva face à face avec la Corriveau qui s’agrippait à lui, ayant passé les mains à travers les barreaux de sa cage. Mais la cage était pesante, et à chaque élan qu’elle prenait, elle retombait à terre avec un bruit rauque, sans lâcher pour autant les épaules du voyageur. Le pauvre François, cette fois, tremblait de frayeur. Il se tenait solidement à la clôture pour ne pas s’écraser sous la charge, et il était tellement saisi d’horreur qu’on aurait entendu l’eau qui lui coulait de la tête tomber sur la clôture comme des grains de gros plombs à canard.
...