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Marivaux, Le Jeu De L Amour Et Du Hasard

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Par   •  18 Novembre 2012  •  5 631 Mots (23 Pages)  •  1 425 Vues

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MARIVAUX, LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD

Le travestissement entre maîtres et valets répond à la volonté de faire coïncider l'identité sociale et ce que dicte l'union des cœurs, c'est-à-dire de soumettre l'exigence sociale à l'épreuve de la "nature", sans laquelle rien n'est vrai, ni solide : c'est ici la démarche d'Orgon, véritable ordonnateur de la comédie. Le texte se fonde sur des valeurs qui seront reprises au cours du siècle (cf Diderot, Rousseau, en particulier).

Tout se terminera finalement pour le mieux : les personnages se reconnaîtront selon leur rang. L'ordre social est "reconnu" par les cœurs, mais, au cours de la pièce se posent le problème de la mésalliance, et celui du mérite face la naissance (III 8). La pièce propose une réflexion de fond qui animera toute la société du XVIII° siècle. Par conséquent, même si l'ordre social se trouve confirmé à la fin de la pièce, les préjugés de caste sont cependant dénoncés, le temps du spectacle, parce qu'ils s'opposent au monde des sentiments et à l'exigence de bonheur... sentiments qui priment l'exigence sociale.

Dorante et Silvia appartiennent à l'aristocratie, mais leur exigence de transparence et de fidélité est en opposition avec le libertinage de leur milieu (cf Dom Juan, plus tard, Les Liaisons dangereuses). Il s'agit d'une vision bourgeoise idéale du mariage, qu'il faut replacer dans l'émergence de la personne individuelle au XVIII°siècle : Monsieur Orgon n'a rien d'un père de Molière, par exemple.

Par conséquent, le discours amoureux reprend et parodie en même temps le code de l'Amour courtois, ainsi que le langage de la préciosité. Cette filiation et cette distance s'expriment dans deux domaines : le discours des maîtres, qui trahit immédiatement leur appartenance sociale, et celui des valets, qui l'imite avec le même insuccès. Dans les deux cas, la condition sociale transparaît à travers le langage.

Les valets ont beaucoup des droits des maîtres. Ils peuvent conseiller, moquer et réprimander leurs maîtres. Pourtant, les manières du valet et de la suivante sont sottes et trahissent l'appartenance à une classe inférieuse. Ils ne sont pas raffinés mais impulsifs et assez vulgaires. Les scènes amoureuses entre Arlequin et Lisette montrent la bêtise des valets, selon Marivaux. Ils ne s'occupent longtemps avec le badinage comme leurs maîtres et, quand ils l'utilisent, c'est de vulgaire façon et maladroite. Ils ont une naïveté qui révèle leur ignorance intellectuelle. Par exemple, Arlequin dit à la suivante, "Cher joujou de mon âme! Cela me réjouit comme un vin délicieux, quel dommage de n'en avoir que roquille!" (Acte II, scène 3). Leurs métaphores et images sont sottes et inopportunes. Le fait que les valets proclament si vite leur amour prouve leur infériorité intellectuelle.

Arlequin est le valet le plus célèbre de la comédie italienne. C'est un personnage plein de joie et de drôlerie dont la tradition théâtrale et la peinture ont immortalisé le costume losangé et bariolé, le sabre de bois (sa fameuse " batte ") et les pantomimes. Dans Le Jeu de l'amour et du hasard, il a perdu son costume puisqu'il apparaît d'emblée en habit de maître, sous le nom de Dorante, et garde ce déguisement jusqu'à la fin de la pièce. Pourtant, s'il joue les seigneurs, Arlequin n'a rien perdu de son caractère comique, de son babillage et d'un autre trait plus spécifique : la gourmandise. Mais ici elle se manifeste surtout en matière amoureuse par une grande impatience. Arlequin, avant même de voir Lisette-Silvia, est déjà pressé de conclure le mariage et ne dédaigne pas, en passant, d'adresser quelques galanteries à la fausse Lisette ! Avec la vraie Lisette, qu'il pense être une jeune fille de condition, il brûle aussi les étapes : [...] un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau ; votre premier coup d'oil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l'a rendu grand garçon ; tâchons de l'établir au plus vite [.] " (acte II, sc. 3).

Arlequin, toujours pressé, obtiendra rapidement de Lisette l'aveu de son amour. Au-delà du comique qu'elle engendre, cette précipitation est très significative : tout d'abord, elle fait d'Arlequin le personnage du plaisir immédiat et en cela le valet se distingue des maîtres pour qui le bonheur est toujours différé et retardé. Ensuite, cette hâte traduit le désir du valet de profiter de son costume de maître. Il en tire quelque vanité, c'est-à-dire une conscience neuve de ses mérites ; il en use, sans complexes, pour s'établir chez Orgon (acte I, sc. 9), traiter avec rudesse Silvia prise pour une servante (acte II, sc. 6), courtiser Lisette (acte II, sc. 2 à 6) et se moquer de son maître. Tout cela en dépit des convenances et des rappels à l'ordre.

Arlequin est précisément le personnage de l'inconvenance, par sa précipitation, ses manières, sa conduite amoureuse, son langage. Il devait être l'allié de Dorante ; il offre, en fait, une caricature de son maître, passant d'une grossièreté joyeuse à une politesse affectée et parodique. Il résiste à son maître et, comme un bouffon, finit par se jouer de lui : lorsque Lisette lui confie que Silvia n'est autre que la jeune fille de la maison, il garde le secret et laisse Dorante dans l'erreur (acte III, sc. 7).

Arlequin est moins ici un valet fourbe qu'un valet rival de son maître. Il se prend au jeu d'autant plus volontiers que le jeu le sert. Il est conscient qu'il reste un valet mais il profite du déguisement pour s'affirmer et conquérir le bonheur.

Le personnage de Lisette paraît entrer dans un schéma classique de la comédie : elle est la servante qui aide sa maîtresse dans une intrigue amoureuse. Elle doit être à la fois sa confidente et sa complice. Mais cette complicité traditionnelle qui est, en fait, une marque de sujétion, prend un aspect très différent dans Le Jeu. Certes Lisette accepte de participer au stratagème de Silvia et ainsi semble toute dévouée aux intérêts de la jeune fille. Mais cette soumission apparente cache une opposition entre maîtresse et suivante : Lisette ne partage pas l'aversion de sa maîtresse pour le mariage et revendique l'égalité des cours sinon l'égalité du rang (acte I, sc. 1). Lisette n'est donc pas une pâle copie de Silvia : la vivacité de sa parole, son sens de la répartie font d'elle une servante pleine d'esprit qui

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