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Commentaire de Texte sur le roman L'empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau

Fiche de lecture : Commentaire de Texte sur le roman L'empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau. Recherche parmi 259 000+ dissertations

Par   •  24 Novembre 2014  •  Fiche de lecture  •  2 764 Mots (12 Pages)  •  851 Vues

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Texte :

Le personnage du romancier martiniquais Patrick Chamoiseau ignore tout de son identité et de ses origines (il n’est pas sûr de s’appeler Robinson Crusoé). Au début du roman, alors qu’il est déjà dans l’île depuis vingt ans, il revient sur le rivage où il a repris conscience après le naufrage et se remémore les premiers temps de sa vie solitaire.

[…] les objets rapportés de l’épave alimentèrent mes imaginations d’une dimension occidentale, j’étais prince, castillan1, chevalier, dignitaire de grande table, officier de légions ; j’allais entre des châteaux, des jardins de manoirs, traversais d’immenses salles habillées de velours ; déambulais sur des pavés crasseux, dans des ruelles jaunies par des lanternes huileuses ; longeais des champs de blé qui ondoyaient sans fin au pied de hauts remparts…; mais des images étranges surgissaient des trous de ma mémoire : vracs de forêts sombres dégoulinantes de mousses, des villes de terre auréolées de cendres et de jasmin, dunes de sable avalant l’infini, falaises recouvertes d’oiseaux noirs battant des ailes cendreuses ; ou bien des cris de femmes qui mélangeaient l’émotion de la mort à des chants d’allégresse… ; à cela s’ajoutait un lot d’étrangetés qui semblaient remonter de ma substance intime — … l’arrivée d’un chacal qui embarrasse des dieux… des lézards noirs et blancs qui tissent des étoffes… des jumeaux dans une calebasse de mil… bracelets de prêtres cliquetant autour d’un masque à cornes… —, mais elles étaient tellement incompatibles avec l’ensemble de mes évocations que je les mis au compte d’un résidu de souvenirs appartenant à quelque marin vantard que j’aurais rencontré ; de fait, reliées ensemble, mon imagination à partir des objets et ma mémoire obscure ne faisaient que chaos : toute possibilité de mettre au clair mon origine réelle disparaissait alors ;

*

quoi qu’il en soit, ces chimères ne durent pas être probantes ; à mesure que j’affrontais la puissance ennemie qu’étaient cette île et son entour, il m’arriva de défaillir au point d’admettre cette absence d’origine personnelle ; abandonnant toute consistance, je m’imaginais crabe, poulpe dans un trou de poulpe, petit de poulpes dans une engeance de poulpes ; je me retrouvais à faire le crapautard2 dans les bulles d’une vase ; mais le pire surgissait lorsque j’atteignais le point fixe d’une absence à moi-même : mon regard alors ne se posait sur rien, il captait juste l’auréole photogène3 des choses qui se trouvaient autour de moi ; je me mettais à renifler, à grogner et à tendre l’oreille vers ce qui m’entourait ; dans ces moments-là, je cheminais avec la bouche ouverte dégoulinante de bave, et je me sentais mieux quand mes mains s’associaient à mes pieds dans de longues galopades ; puis je m’en sortais (allez savoir comment !) et, pour sauvegarder un reste d’humanité, je revenais à ces fièvres narratives qui allaient posséder mon esprit durant de longues années ; je n’avais rien trouvé de mieux que de m’inventer ma propre histoire, de m’ensourcer dans une légende ; je me l’écrivais sur les pages délavées de quelques épais registres sauvés de la frégate, avec le sentiment de la serrer en moi, à portée d’un vouloir ; sans doute jaillissait-elle d’un ou de deux grands livres restés enfouis dans mon esprit ; des livres déjà écrits par d’autres mais que je n’avais qu’à réécrire, à désécrire, dont je n’avais qu’à élargir l’espace entre les phrases, entre les mots et leurs réalités, pour les remplir de ce que je devenais sans vraiment le savoir, et que j’aspirais à devenir sans être pour autant capable de l’énoncer ; [… ]

Commentaire :

Patrick Chamoiseau a publié son récit L’Empreinte à Crusoé en 2012. Le titre nous apprend qu’il s’agit d’une réécriture du roman de Defoe. Son personnage ignore tout de son identité et de ses origines. Au début du roman, il revient sur le rivage de l’île où il a repris conscience après le naufrage il y a vingt ans, et se remémore les premiers temps de sa vie solitaire.

L’extrait à étudier appartient au genre romanesque, c’est un texte narratif qui rapporte des bribes de souvenirs. Ces évocations réveillent des sentiments et des images enfouies qui relèvent des registres lyrique et fantastique.

Son intérêt réside principalement dans la manière dont le romancier martiniquais interprète cette aventure mythique au travers de sa culture créole. Notre parcours de lecture examinera comment la crise d’identité vécue par le naufragé alimente des réflexions sur le travail de l’écrivain.

Nous étudierons d’abord comment se caractérisent les troubles de la personnalité chez le marin naufragé. Puis nous analyserons à quoi sert l’écriture pour Robinson, et nous finirons par quelques aperçus sur la création littéraire romanesque.

La crise d’identité ou la table rase

Le personnage de Chamoiseau a été traumatisé par son naufrage au point de ne plus savoir qui il est et d’où il vient. Il souffre d’une amnésie dépersonnalisante.

La tentative de reconstruction par les objets culturels

La première tentation de Robinson est de se rattacher aux objets culturels « rapportés de l’épave ». Le marin qui se retrouve coupé de sa communauté d’origine cherche à la rejoindre en investissant comme par magie des ustensiles inertes. Ces productions de la technologie lui permettent de récupérer une « dimension occidentale ». Les images qui défilent évoquent l’univers du roman picaresque. En effet, curieusement, l’Anglais qu’il est s’incarne en « Castillan », épouse toutes les conditions, du « prince » jusqu’aux plus misérables évoquées par les « pavés crasseux », les « ruelles jaunies ». Cette descente dans les bas-fonds de la société est caractéristique de certains récits du Siècle d’or de Philippe II.

Il convient de relever que cette appréciation ne peut être le fait du narrateur qui a perdu tous ses repères. Il s’agit d’une immixtion de l’auteur qui conçoit la culture caraïbe comme un amalgame entre la rationalité européenne, sa volonté de puissance notée par « officier de légions », et les sortilèges de la nature tropicale qui vont suivre.

Les affres de la mémoire

À cette immersion occidentale avortée succède l’emprise d’une nature primordiale inquiétante. Les « forêts sombres dégoulinantes de mousses » sont

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